08 juin 2009
Littérature (et cinéma) : ouvrier(e)s, le retour ?
Grandeur et décadence du
« roman social »
Nous sommes à la fin du premier XIXème siècle. La France devient industrielle et capitaliste, la bourgeoisie s’enrichit et prend le pouvoir. Par réaction, des idéologies fleurissent (les socialistes utopiques, puis le marxisme), des enquêtes sociales paraissent (Villermé), une littérature prend naissance.
Comme souvent, c’est le génial Michelet qui sonne la charge. Dans Le peuple (1845), il s’en prend aux « romans classiques, immortels, révélant les tragédies domestiques des classes riches et aisées » qui ignorent les « barbares » des temps modernes que sont les ouvriers et les paysans. Mais il n’épargne pas non plus ces prosateurs qui, sous prétexte de s’intéresser à la vie des classes inférieures, en renvoient une image caricaturale et dégradante. Ainsi d’Eugène Sue et ses Mystères de Paris, qui voient dans le peuple un ramassis « de repris de justice et de forçats libérés ». Ainsi de Balzac et de ses Paysans, « qui s’amuse à peindre un horrible cabaret de campagne, une taverne de valetaille et de voleurs[1] ».
Le peuple : il ne suffit pas de le peindre, il faut prendre son parti. Pour Michelet, l’écrivain progressiste doit choisir son camp : il est du côté de ces barbares qui ont plus de « chaleur vitale » que les classes supérieures. « Barbares ! Oui, c’est à dire pleins d’une sève nouvelle, vivante et rajeunissante. Barbares, c'est-à-dire voyageurs en marche vers la Rome de l’avenir, allant lentement, sans doute, chaque génération avançant un peu, faisant halte dans la mort, mais d’autres n’en continuent pas moins[2] ». Voilà ce qu’il faut : une littérature qui accompagne la marche inexorable du peuple, opprimé mais conquérant, vers son inexorable victoire.
On sait ce qui s’ensuit. Au peuple indistinct se substitue progressivement la figure du travailleur de l’industrie du deuxième XIXème siècle. Hugo, puis Zola, puis Vallés, Mirbeau, pout ne citer que les plus grands, racontent l’émergence douloureuse et sanglante d’un groupe social qui va prendre conscience de son existence et de sa force : la classe ouvrière. Le développement du « roman social » accompagne son irruption sur la scène politique (via le syndicalisme, le socialisme puis le communisme).
Durant l'entre-deux-guerres, la guerre des écoles (« littérature prolétarienne », réalisme socialiste, etc…)[3] ne doit pas faire oublier l’essentiel. La condition ouvrière, dans la production romanesque, est passée du statut d’objet à celui de sujet. Ecrire du point de vue du prolétaire, s’approprier sa langue. Dire la dureté de la condition ouvrière sans verser dans le misérabilisme compassionnel. Opprimé certes, mais prêt à rendre les coups. « Il pressa le pas instinctivement, pas assez cependant pour éviter un coup de pied dans le derrière : « je t’en foutrai, moi, des mômes comme ça ! tu pourrais pas te ranger, eh, singe savant ? Non mais regardez moi ça comme c’est fringué ! ». Guy était habillé en Van Dyck. C’était son premier coup de pied au cul ; il venait de faire connaissance avec le prolétariat[4] » (Aragon, les cloches de Bâle, 1934)[5].
Le « roman social » a ses Docteurs Jeckyll (Aragon) et ses Mister Hyde (Céline), ses auteurs mineurs (Dabit, Pallu, Poulaile), et ses grands écrivains (Barbusse, Guilloux). Durant les années 30, il occupe le devant de la scène littéraire.
Paradoxalement, c’est à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, qui voit la domination culturelle et l’apogée politique et syndicale des communistes, que commence le reflux d’un genre littéraire qui, bien qu’engagé, n’a jamais sombré dans la propagande grossière exigée par les tenants du réalisme socialiste à la mode stalinienne. Le traumatisme de la guerre est à l’origine d’une littérature nouvelle qui ne met plus la question sociale au premier plan et déconstruit la forme romanesque traditionnelle. Ce phénomène n’épargne pas les écrivains « de gauche » qui, parfois militants, délaissent pourtant la critique sociale au profit d’autres expériences littéraires (nouveau roman, existentialisme, post-surréalisme, etc…)
Bien sûr, il y a, dans les années 50, les beaux livres de Roger Vailland, dont les héros sont des travailleurs de l’industrie (Beau Masque, 325000 francs). Bien sûr, il y a l’immense succès du roman de Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie (1967), qui met en scène les relations entre Français et Algériens au sein de l’usine. Mais il est indéniable qu’on assiste à un déclin de la « littérature ouvrière » qui, finalement, précède celui (supposé) de la classe qu’elle est censée mettre en scène et célébrer.
Et dans les années 70-80, c’est un genre mineur, le polar, traditionnellement voué au seul délassement, qui reprend le flambeau de la contestation de la société capitaliste et de la description du monde du travail dévasté par la crise (quartiers populaires, chômage, processus d’exclusion).[6]
Pour résumer, on peut dire, avec Guy Bordes, que « la croissance et le déclin du « roman social » suit la courbe du développement de la grand industrie, depuis le Second Empire jusqu’aux années Mitterrand. [7]»
Le tournant des années 90
Tout a déjà été écrit sur la décennie 80 : triomphe de l’idéologie libérale, chute de l’empire soviétique, culte de l’argent roi, figure de « l’entrepreneur » portée aux nues. Paradoxe : en France, c’est la gauche qui adapte l’économie et la société aux nouvelles réalités mondiales et européennes.
Un monde disparaît : la sidérurgie se meurt, le PCF s’effondre ; la classe ouvrière, sous les coups de boutoir de ce que l’on n’appelle pas encore la « mondialisation libérale », se disloque. Symbole : François Mitterrand nomme Bernard Tapie ministre de la République.
En 1993, la droite revient au pouvoir, la crise économique est à son paroxysme, le chômage de masse (et son corollaire, l’exclusion), fait désormais partie du paysage.
1993 : c’est précisément l’année de la parution d’un livre collectif qui fera grand bruit : La misère du monde. Sous la direction du sociologue Pierre Bourdieu, une vingtaine de chercheurs procèdent à de longs entretiens avec ceux que la télévision met rarement à l’honneur : travailleurs immigrés, agriculteurs, ouvriers, clochards, habitants de ZUP, étudiants, policiers, infirmières, etc…Une galerie de personnages qui, s’ils ne sont pas tous victimes d’une « misère de condition » (pauvreté, exclusion), souffrent tous d’une « misère de position » sur l’échiquier social.
Le livre dissèque la violence du système économique, les agressions de la vie professionnelle, et donne la parole aux « sans voix ». Avec La misère du monde, Bourdieu assigne à la science un objectif politique : « Malgré les apparences, (le constat) n'a rien de désespérant : ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire ».
Les grandes manifestations contre le « plan Juppé » de novembre décembre 1995 vont hisser Bourdieu sur le devant de la scène médiatique. Au moment où une bonne partie des « intellectuel de gauche » soutiennent publiquement les réformes de la droite, le sociologue enrôle des scientifiques et des créateurs dans le combat contre la mondialisation libérale.
Rapidement, Bourdieu devient une figure emblématique : il est l’incarnation de « l’intellectuel engagé » à la française, l’homme de savoir aux côtés des travailleurs en lutte, comme le fut en son temps, Jean Paul Sartre, perché sur un tonneau haranguant les ouvriers de Billancourt.
Or la focalisation médiatique sur Bourdieu rend possible, incidemment, la redécouverte des travaux de la sociologie critique née dans les années 70 (et des chercheurs, historiens ou politistes, qui s’en inspirent). Celle-ci essaie notamment de mettre en évidence la façon dont se renouvellent et se perpétuent les logiques de domination et d’exploitation. Elle s’intéresse aux laissés pour compte du système, aux obscurs, aux meurtris. La diffusion des œuvres de Boltanski, de Castel, de Noiriel, contribue à populariser une grille de lecture du monde contemporain qui va influencer nombre de créateurs.
Ainsi, la parution, en 1999, du très grand livre de Beaud et Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, coïncide avec la sortie en salles (et le succès public) du film Rosetta (des frères Dardenne, palme d’or à Cannes) et de Ressources humaines, de Laurent Cantet[8]. Ici, les créateurs rejoignent les scientifiques pour décrire le monde impitoyable de l’entreprise au temps du capitalisme financier transnational, la dégradation des conditions de travail, et surtout le drame des « ouvriers après la classe ouvrière », c'est-à-dire des travailleurs « sans le support matériel et symbolique que leur avait longtemps offert la classe ouvrière organisée syndicalement et politiquement »[9].
Après 2002 : le retour de
l’ouvrier(e)
Les ouvriers : ces « invisibles » refont brutalement surface dans la sphère politique à l’occasion des élections présidentielles de 2002. La gauche effarée constate que 13% d’entre eux seulement ont voté pour Lionel Jospin quand 24% ont choisi Le Pen. Au deuxième tour, dans certains vieux bastions industriels, le vote FN dépasse les 30%. Enquêtes, sondages, études, colloques scrutent la « question ouvrière ». Des festivals et des expositions sont consacrés à la « culture ouvrière » (Salon du livre d'expression populaire et de critique sociale d'Arras, «la Machine à culture » dans le Nivernais, « Ouvrier », un projet de l'association l'Entre-tenir à Saint-Dizier, etc…).
La littérature n’est évidemment pas en reste. La production romanesque des deux dernières décennies avait été moquée, parfois légitimement, pour sa propension au désengagement et à l’égotisme. La volonté d’en revenir à la réalité sociale s’affirme dès le début du XXIème siècle avec la multiplication d’œuvres consacrées au monde du travail[10].
Mais là où le « roman social » des années trente obéissait à des codes narratifs identifiables (peinture réaliste des conditions de vie, personnage principal qui subit et se révolte) et à des objectifs politiques explicites (narrateur impliqué qui prend parti, perspective d’un monde meilleur), la « littérature ouvrière » des années 2000 verse davantage dans l’hommage (à la mère comme dans Ouvrière de Franck Magloire, aux grands parents dans les derniers jours de la classe ouvrière d’Aurélie Filipetti) ou dans le témoignage (Daewoo de François Bon, Notre usine est un roman de Sylvain Rossignol), à mi chemin entre fiction et documentaire.
Ces œuvres de qualité témoignent d’une fascination d’ordre esthétique (« la beauté du mort », la contemplation d’un monde défait) et recourent logiquement au registre rhétorique de la déploration. Mais surtout, ces livres ont en tous en commun une visée quasi ethnologique : il s’agit bien là de décrire un mode de vie, un groupe socio-professionnel, de restituer un langage, irrémédiablement voués à la disparition.
La prolifération des recueils de « paroles
ouvrières »[11], souvent rassemblées au
moyen de procédés « participatifs »
(ateliers d’écriture avec les salariés[12],
élaboration collective d’une pièce de théâtre[13])
illustrent bien ce souci de préservation.
Il faut noter enfin la réapparition d’une véritable littérature prolétarienne[14], dont les chefs de file sont d’authentiques ouvriers (Jean Pierre Levaray, Thierry Maricourt). Des maisons d’édition comme Agone ou Plain chant (collection voix d’en bas) se spécialisent dans la publication de récits, de chroniques, de souvenirs.
Mais rares sont les écrivains qui, à l’instar d’un Aragon ou d’un
Guilloux, savent évoquer la « vie ouvrière » en utilisant la forme
traditionnelle (bourgeoise ?) de la fiction romanesque (personnages,
intrigue, rebondissements, etc…). Raison de plus pour saluer le travail exceptionnel
d’un Gérard Mordillat qui, avec Les
vivants et les morts[15] (paru en 2005), a su renouer avec le roman fleuve à
caractère social.
L’histoire est, hélas, aussi banale que tragique. Une petite ville de l’Est qui vit au rythme de la grande entreprise industrielle installée depuis des lustres. La majorité des habitants y travaille ou en dépend. L’usine est rachetée, revendue, rachetée encore, au point qu’on finit par ne plus savoir exactement quel en est le propriétaire. Vient le premier plan social, censé améliorer la compétitivité du site, éviter une possible « délocalisation ». Un prélude quasi obligé avant une fermeture définitive, quelques mois plus tard, expédiée à la va-vite par des patrons voyous planqués derrières de holdings aussi tentaculaires qu’intouchables.
Territoires condamnés et vies brisées au nom du profit d’anonymes actionnaires : les journaux télé s’y intéressent parfois mais l’émotion retombe vite. Mordillat décide, lui, d’y consacrer 600 pages.
Il ne s’agit pas pour autant d’un documentaire ou d’un interminable tract dénonçant les méfaits de la mondialisation libérale. Certes, en mettant en scène les grands dirigeants cyniques, à l’abri dans leurs tours de verre lointaines, l’auteur ne cache rien de son aversion profonde pour le capitalisme financier transnational. Mais l’essentiel est ailleurs.
Héritier des feuilletonistes du 19ème siècle (chapitres courts, importance des dialogues, multiplicité des points de vue), Mordillat donne à voir la vie de dizaine de personnages emportés dans la tourmente. Des existences qui se croisent, s’entrechoquent, des destins qui se nouent, des personnalités qui se façonnent ou se révèlent au gré des luttes et des défaites. Une véritable épopée sociale, qui n’exclut pas une reconstitution précise (souvent savoureuse) du quotidien ouvrier, ni une attention toute particulière aux aventures amoureuses de ses héros et héroïnes.
Dans Les vivants et les morts, l’auteur évite les écueils de la mauvaise littérature prolétarienne. Nulle trace de misérabilisme, pas plus que de manichéisme (le patron de l’usine, Format, est tout aussi révolté par la décision des propriétaires de la Kos que les personnels). Certes, le romancier parvient à susciter l’empathie pour ces rebelles qui savent que « renoncer c’est mourir », qu’il faut rester « vivants », debout, donc lutter.
A travers la fiction, Mordillat rappelle la prégnance de la question sociale dans la France d’aujourd’hui. De nombreux écrivains, avec plus ou moins de bonheur, lui emboîtent le pas. Immigrés dockers (Terminal Frigo de Jean Rolin), artisans (Bleu de chauffe de Nan Aurousseau), caissière de supermarché, (La marée du siècle de François Salvaing), petit fonctionnaire (Notre aimable clientèle, Emmanuelle Heidsieck),: si l’ouvrier d’antan a laissé la place à une figure moins nettement identifiable, celle du « salarié précaire », l’histoire reste la même. Confronté à la violence du système et à la menace permanente du déclassement, des travailleurs se (dé)battent. Cette littérature de la lutte et de la résistance, c’est celle de la vie.
A paraître dans la Revue socialiste
[1] Le Peuple, Michelet, GF, p.61
[2] Le Peuple, Michelet, GF, p.72
[3] Voir notamment le texte de Paul Nizan à propos
d’Eugène Dabit, reprochant à l’auteur de Hôtel
du Nord et Petit Louis, figure de
proue de la littérature prolétarienne, « d’aimer
mieux les bourgeois que la classe dont il vient ». Paul Nizan, Articles politiques et littéraires, Ed.
Joseph K, p.114-117
[4] Les cloches de Bâle, Aragon, Folio Gallimard, p.84-85
[5] Le cinéma n’est pas en reste: Renoir (La bête humaine, Les bas fonds, La
Marseillaise) et Carné (Quai des
brumes, Hôtel du Nord, Le jour se lève) communient, chacun à leur manière,
dans le culte de l’ouvrier-roi. Ils trouvent en Jean Gabin l’archétype du héros
prolétaire, gouailleur, authentique, courageux.
[6] A noter quand même, au cinéma, en 1982, la sortie du sublime Une chambre en ville de jacques Demy. Ce « musical » met en scène une passion amoureuse (entre un bourgeoise-Dominique Sanda- et un prolétaire –Richard Berri- ) sur fond de lutte des classes et de grèves ouvrières à Saint Nazaire.
[7] « Les lettres de noblesse du roman social », par Guy Bordes, L’OURS n°319, juin 2002
[8] La mise en scène de l’ouvrier (sous sa forme
contemporaine, c'est-à-dire menacé par la précarité, et pas seulement dans le
secteur industriel) n’est pas l’apanage du seul cinéma francophone, comme en
témoignent les œuvres des artistes britanniques comme Mike Leigh (Secrets and lies, Life is sweet) ou Ken Loach(Riff
raff, Bred and roses, The
Flickering Flame), qui excellent à
retranscrire le quotidien des prolétaires marqué par le chômage et la
débrouille.
[9] Retour sur la condition ouvrière, S.Beaud et M.Pialoux, Ed. 10/18, page 431
[10] Et la réédition d’œuvres « sociales »
anciennes : Georges Orwell (Une
fille de pasteur, Dans la dèche à Paris et à Londres), Jack London (le talon de fer, le peuple d’en bas),
Jean Meckert (les coups)
[11] Metaleurop, paroles ouvrières, F.H.Fajardie ;
Mille et une nuits, 2004 ;
L’usine a vingt ans : Les petits matins, N. Nahapetian, Arte Editions, 2006.
[12] ST Microelectronics : Chronique d’une délocalisation annoncée, Les Editions de Juillet, 2004
[13] Les mains
bleues (501 blues), Editions Sansonnet,
2001
[14] Voir le site de l’Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière, www.litteratureouvriere.fr
[15] Calmann-Lévy
17 mars 2009
L’expérience italienne
Deux mois après une sévère défaite dans les Abruzzes, le tout nouveau « Parti Démocrate » italien a subi une nouvelle déculottée à l’occasion des élections régionales en Sardaigne. Battu aux législatives d’avril 2008 par la coalition emmenée par Berlusconi, le parti de Walter Veltroni comptait sur les consultations locales, dans un contexte de crise, pour se refaire une santé. C’est raté. L’ancien maire de Rome en a tiré les conséquences, en démissionnant illico.
Cet échec de la gauche transalpine s’inscrit, à l’évidence, dans un processus plus général, celui de la crise de la social-démocratie européenne. Dans la quasi-totalité des pays de l’Union, la « famille progressiste » subit de sérieux revers, même quand elle se maintient au pouvoir, à la faveur d’alliances contre-nature (voir le SPD allemand, allié à la CDU !). Situation ô combien paradoxale au moment où le contexte économique valide les analyses critiques du système traditionnellement portées par la gauche.
Reste que le cas italien peut utilement nous instruire . Car il met en lumière une première difficulté : celui d’affronter une droite bien plus « décomplexée » que celle que prétend incarner par exemple un Nicolas Sarkozy. Le berlusconisme ne s’embarrasse d’aucune précaution de langage, flirtant continuellement avec la provocation réactionnaire, voire carrément fasciste. Mais « Sua Emittenza », qui s’appuie sur la ligue du Nord et les extrémistes de l’Alliance Nationale, ne se contente pas de parler. Politiques libérales, mise à mal des contre-pouvoirs, sur fond de vidéocratie, d’autoritarisme et d’ultra-personnalisation du pouvoir : en Italie, la droite n’avance pas masquée.
Or, face à Berlusconi, la gauche est comme tétanisée. Deux fois défaits par l’homme d’affaires (en 1994 et en 2001), les amis de Prodi et de Veltroni sont persuadés que « l’opposition frontale » est électoralement contre productive et que le succès durable du berlusconisme tient à la « droitisation » de la société italienne. De cette conviction découlent des choix idéologiques (le progressisme light) et stratégiques (la confrontation feutrée). Et la création du parti démocrate, il ya deux ans, a obéi finalement aux mêmes présupposé que la défunte « troisième voie » de Blair ou le déjà oublié « nouveau centre » de Schröder : la gauche n’avait désormais d’avenir qu’au centre droit.
Veltroni a ainsi mené une campagne terne et le plus souvent défensive, sauf dans la dernière ligne droite où il s’est converti brusquement à l’anti-berlusconisme. Fidèle à sa stratégie, il a obstinément refusé de prononcer le mot « gauche ». Un peu à la manière d’un D’Alema il ya quelques années, qui désespéra tellement Nani Moretti que celui-ci y consacra une scène entière d’un de ces films (« mais dis quelque chose de gauche, Massimo, juste un truc de gauche ! »). Le résultat est connu : Veltroni, doté d’une programme « moderniste » et sans aspérité, fut battu par Berlusconi autoproclamé héraut du « centre droit ».
A première vue, cet échec ne surprend pas. La conversion rapide des anciens communistes en « démocrates » à l’américaine, sans même passer par la case « sociaux démocrates », ne pouvait que déconcerter l’électorat de gauche traditionnel. Même quand l’adversaire se nomme Berlusconi, le discours tiédasse et « attrape tout » des néo centristes se révèle inefficace.
Le problème, c’est que la déconfiture des tièdes ne conduit pas forcément à la victoire des « authentiques » ou des radicaux. La coalition arc en ciel, composée des communistes, des socialistes dissidents et des Verts, a été écrasée en avril dernier (moins de 4% des voix). En dépit d’un mode de scrutin proportionnel, elle a perdu tous ses parlementaires. En gros, quand le principal parti de gauche vire à droite, il contribue à la droitisation de la société (au nom de laquelle pourtant il se recentre !) plus qu’il ne permet l’émergence d’une alternative à gauche.
Ce résultat est d’autant plus navrant que la gauche italienne n’a pas manqué, ces dernières années, de procéder à des innovations intéressantes d’un point de vue organisationnel. La tenue de primaires ouvertes aux sympathisants (en 2005 puis en 2007) a séduit bien des observateurs engagés, à commencer par nous. Près de 4,5 millions d’électeurs italiens avaient, en 2005, choisi Romano Prodi comme leader de la coalition de l’Unione. Cette procédure originale avait rendu possible l’unification des forces de gauche et enclenché une dynamique électorale conduisant à la victoire (sur le fil) contre Berlusconi en 2006. De la même manière, en 2007, près de 3, 5 millions de sympathisants ont sélectionné Veltroni. On peut toujours contester le bien fondé de ce mode de désignation (qui s’apparente davantage à une procédure de légitimation d’un candidat déjà pré-sélectionné par les sondages et sans concurrent sérieux) : il n’empêche qu’il permet l’expression d’une « jubilation participative » (Manlio Cinalli) tout aussi respectable que la désignation simple, « à la française » par des adhérents d’un parti aussi perméables aux enquêtes d’opinion que les sympathisants du « peuple de gauche ».
En réalité, on le voit, le principal écueil de cette primaire à l’italienne est de privilégier le choix d’une personnalité sans poser, au préalable, la question du contenu idéologique du projet ayant pour vocation de servir de base commune à la gauche unie derrière un candidat.
Parmi les leçons à tirer de l’expérience italienne, celle-ci n’est pas la moins importante
Article à paraître dans le mensuel Parti Pris
05 mars 2009
partage salaires profits : débat
Ci jointe ne tribune écrite par mes amis Paul Quilès et David Cayla, membres, comme moi, du club Gauche Avenir. Il a été publié dans Libération du 5 mars 2009.
C'est une réponse à un texte paru dans ce quotidien et qui se montrait critique à l'égard de la gauche, à propos du partage entre les salaires et le profit.
Ce thème sera, parmi bien d'autres, abordé dans le Forum que nous préparons pour examiner les conséquences de la crise économique et les réponses qu'il faut y apporter.
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Dans Libération du 18 février, Grégoire Biseau sermonnait la gauche qui, selon lui, se serait « enlisée » dans un discours falsificateur sur le partage entre salaire et profit. S'appuyant sur les travaux de Thomas Piketty et de Denis Clerc, il affirmait que cette répartition serait stable depuis 1988 et proche de ce qu'elle était dans les années 60. Il fustigeait les hommes politiques qui évoquent la diminution relative des salaires par rapport aux revenus du capital et qui font preuve d'une « habile mauvaise foi politicienne ».
Nous ne partageons ni son analyse ni son jugement. Reprenons en effet ses deux critiques, en les confrontant à des données incontestables.
1- « Aucun économiste de gauche qui a un peu travaillé sur la question n'affirme le contraire ».
Cette affirmation légèrement polémique ne tient pas. Il suffit de lire par exemple les travaux de Michel Husson, qui répond point par point à l'analyse de Denis Clerc et qui montre que la part des salaires dans l'économie a diminué de 4,6 points entre 1968 et 2006. Husson n'est d'ailleurs pas le seul. La Commission européenne est arrivée au même constat dans un récent rapport[1]. Même Alan Greenspan s'en est publiquement inquiété dans une interview au Financial Time[2]. D’autres études très sérieuses -trop nombreuses pour être toutes évoquées ici- montrent que, dans presque toutes les économies développées, la part des salaires dans la valeur ajouté a diminué et diminue encore.
2- « Rien dans les statistiques » ne révèlerait un changement dans la répartition des richesses depuis 1988.
C’est inexact : considérons des chiffres simples et non des reconstructions alambiquées, sur des bases plus ou moins idéologiques. Entre 1988 et 2007, la richesse par habitant a augmenté de 33% (statistique de l'INSEE, disponible sur Internet et facilement vérifiable). Pendant la même période, le pouvoir d'achat du salaire net moyen n'a augmenté que de 11,6%, alors que les revenus des actionnaires[3] ont augmenté de 332%. On ne voit pas comment cet écart pourrait s'expliquer dans le cadre d'un partage « stable ».
Il est regrettable que ce débat se soit focalisé sur le fameux concept de répartition de la valeur ajoutée. Il s'agit de ce que les économistes appellent la « répartition primaire », c'est à dire la répartition avant que les administrations interviennent et imposent de nouvelles règles de partage. Or, les administrations représentent plus de la moitié du PIB et leur action n'est pas neutre. C’est ainsi que, depuis 1988, le coût de la sécurité sociale a augmenté de 18,5% du PIB à 22%, ce qui s’explique par le fait que la France a vieilli et que les retraités sont plus nombreux. C'est le prix de notre modèle social, mais sur qui a pesé ce coût ? Pas sur les entreprises, dont l'effort en matière de cotisations sociales a diminué sur la même période. Si l’on appliquait aux entreprises d'aujourd'hui le taux de cotisations sociales de 1988, on dégagerait près de 20 milliards d'euros de ressources supplémentaires pour la sécurité sociale, de quoi combler largement le célèbre « trou de la sécu » !
Les salariés sont donc bien les grands perdants du partage des richesses en France, puisqu’au cours des 20 dernières années, l'augmentation des revenus salariaux a été inférieure à l'augmentation de la richesse créée, alors que les revenus des actionnaires ont été multipliés par quatre. De plus, la politique fiscale a protégé les entreprises en faisant peser sur les seuls ménages le coût du vieillissement de la population.
C'est tout à l'honneur de la gauche de dénoncer cette baisse des salaires dans le partage des richesses, de montrer que l’insuffisance de pouvoir d’achat des salaires est une des causes de la crise et de se battre pour plus de justice.
1- Employment in Europe 2007, Chapter 5: The Labour Income Share in the European Union (site Internet de l'UE).
2- Guha K., « A global outlook », Financial Times, 16 septembre 2007.
3- Entre 1988 et 2007, les profits distribués aux sociétés non financières sont passés de 17,7 milliards d'euros à 76,6 milliards.
14 février 2009
Founding Fathers
Aux Etats Unis, les “pères fondateurs” continuent d’occuper le devant de la scène politique
Faut-il remercier Barack Obama ? Les scénaristes géniaux de la série « West Wing » (« A la maison blanche ») ? Sûrement les deux. En tout cas, le regain d’intérêt pour la vie politique américaine est indéniable. Or quiconque y prête attention, même distraitement, ne manquera pas d’être surpris par la part importante qu’y occupent…des hommes morts depuis près de deux siècles. Ceux qui ont (un peu) écouté les cours d’anglais en lycée se souviennent vaguement du culte voué aux sévères « founding fathers », auteurs de la déclaration d’indépendance de 1776 et de la constitution de 1787. Benjamin Franklin, Georges Washington, John Adams, Thomas Jefferson, James Madison, Alexander Hamilton, pour ne citer que des plus célèbres, tels sont les « géants » (en réalité au nombre de cent) qui ont fait l’Amérique.
Ce qui est intéressant, c’est à quel point ces glorieux ancêtres continuent à hanter la mémoire collective, au point d’être régulièrement convoqués lors des débats publics. La journaliste Corine Lesnes, dans son livre « Aux sources de l’Amérique », ne s’est pas livrée à une énième biographie de ces hommes célèbres. Elle a cherché à montrer le rapport intense (et si vivant) que les américains d’aujourd’hui entretiennent avec les héros d’hier.
« Qu’aurait fait Washington ? Qu’en aurait pensé Jefferson ? » « Que disait Madison sur cette question ? ». Il n’y a pas que les « congressmen » qui se permettent de telles entrées en matière. Même les mass médias raffolent de ce genre d’exercices. De quoi nous dérouter, nous Français. Aucun salon parisien, en effet, au sein duquel, à l’occasion d’une discussion agitée, un participant se hasarde à évoquer le mânes de Robespierre, Saint Just, Danton, Mirabeau et consorts, pourtant équivalents hexagonaux (quoiqu’en un peu plus sanguinaires) des inventeurs de la démocratie à l’américaine.
Pays jeune, les Etats-Unis ont la passion des origines. Les ouvrages relatifs à la « creation of America » forment quasiment un genre littéraire en soi. Non que les américains soient nostalgiques d’un âge d’or révolu. Après tout, leur pays est plus puisant et riche aujourd’hui qu’au 18ème siècle. Il serait également hâtif d’interpréter ce continuel retour aux sources comme le symptôme évident d’une nation qui doute. D’autres pays sont en crise sans pour autant interpeller ainsi leurs fondateurs.
Une des raisons qui explique ce phénomène, c’est le fameux patriotisme constitutionnel. Rares sont les américains qui se refusent à la sacralisation du texte de 1787. Une constitution courte, parfois ambiguë, peu amendée, qui régit aujourd’hui encore l’organisation des pouvoirs publics. Les « demi dieux » qui ont permis cette stabilité institutionnelle, inventeurs des fameux « checks and balances » (le système complexe de « freins et contrepoids » censé empêcher les abus de pouvoir et permettre l’épanouissement des libertés individuelles), se doivent d’être dignement célébrés.
Mais au-delà, les américains pensent que les pères fondateurs ont toujours des choses à dire. Francophilie contre francophobie, fédéralisme contre droit des Etats, intervention publique et contre marché sans entrave, diplomatie extérieure ou isolationnisme, la plupart des questions qui font débat en 2009 étaient déjà abordées par les vénérés ancêtres.
A l’occasion de l’opération en Irak, des commentateurs sont même allés jusqu’à convoquer Washington (qui entra en guerre contre la piraterie barbaresque !) ou Jefferson (son exemplaire du Coran, fébrilement annoté, a été commenté jusqu’à plus soif depuis le 11 septembre).
Mais la palme de la récupération spectaculaire revient sans conteste à John Adams. Ce président plutôt oublié a connu un retour en grâce au début de années 2000, par l’entremise des républicains. Adams avait en effet promulgué, en 1798, un « Alien and sedition acts » qui permettait de suspendre les libertés des étrangers : les amis de Bush y ont vu l’ancêtre du tristement fameux « Patriot Act ». Les anti-guerre n’ont pas tardé à répliquer : des autocollants ont fleuri sur les voitures, reproduisant l’extrait d’une lettre du grand homme à sa femme Abigail : « Great is the guilt of an unnecessary war » (grande est la culpabilité d’une guerre injustifiée).
Bref, le dialogue avec les « founding fathers » (et l’instrumentalisation de leurs faits et gestes qui va avec) ne cesse jamais. Barack Obama n’est pas le dernier à s’y référer, tout en relevant, pourtant, ce qui constitua longtemps un non dit absolu : l’esclavage. Car la plupart des fondateurs furent des esclavagistes honteux ou assumés, à l’exception notable d’Alexander Hamilton et de John Adams.
Corine Lesnes n’occulte rien de ce pêché originel, pas plus qu’elle ne dissimule les préventions des grands hommes à l’encontre de la populace et la démocratie (sur les fondements idéologiques du système américain, on se rapportera utilement au livre génial de Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, chez Agone).
Aux sources de l’Amérique, livre instructif et plaisant, est riche de mille anecdotes. La fin Hamilton tué en duel, à 49 ans, par le vice président des Etats-Unis, Aaron Burr ; la querelle des héritiers de Jefferson, blancs et noirs (car le président eut 5 enfants de son esclave, Sally Hemings), a grands coups de tests ADN ; L’histoire de la création de Washington, ce losange sur le Potomac sorti du cerveau d’un architecte français, Pierre Charles l’Enfant et construit…par des esclaves (« Black men built the capitol »).
Bref, tous ceux qui savent qu’on en apprend beaucoup sur les peuples en étudiant la façon dont ils relisent leurs histoire et revisitent leurs héros seront intéressés par ce livre.
Aux sources de l’Amérique, Corine Lesnes, Ed. Buchet et Chastel
07 janvier 2009
face à la catastrophe
C’est un feuilleton sanglant qui n’en finit jamais. Le conflit perpétuel qui fait dire aux résignés qu ' « il en sera toujours ainsi ». Il est vrai que les protagonistes font tout pour leur donner raison. « Si tu veux la paix, prépare la guerre » : palestiniens et israéliens ont retenu la leçon à leur façon : ils ont perdu de vue l’objectif. Ils font la guerre parce qu’ils la veulent. La trêve de 6 mois n’a servi à rien d’autre qu’à astiquer les armes. Avec le résultat que l’on sait.
D’un côté, le Hamas, fer de lance de la révolution islamiste, n’a pas attendu une journée de plus pour envoyer des roquettes sur l’ennemi sioniste. De l’autre, le gouvernement israélien, dans un contexte électoral difficile (le Likoud est crédité, dans les sondages, d’une avance sérieuse sur les partis de la coalition sortante), a profité de la vacance du pouvoir américain pour se lancer dans une opération aussi sanglante que vaine.
Les morts palestiniens se comptent par centaines, la situation humanitaire à Gaza est effroyable. Et l’opération militaire n’aura finalement abouti qu’à une double radicalisation : l’autorité palestinienne se voit contrainte de soutenir le Hamas, pourtant son ennemi juré. Les partis politiques et les citoyens israéliens se rangent derrière les partisans de la violence (il n’y a qu’à lire les déclarations des travaillistes pour prendre conscience du désastre).
Face à la catastrophe, il faut marteler des messages clairs. Devant l’urgence, il faut demander un cessez le feu immédiat, l’ouverture d’un couloir humanitaire, l’envoi d’une force d’interposition internationale. A plus long terme, le seul objectif réaliste (et le seul souhaitable), c’est l’existence de deux Etats aux frontières stables, qui se reconnaissent mutuellement. L’Europe ne pèse certes pas grand-chose dans cette région du monde mais elle peut jouer un rôle dans l’élaboration d’une solution politique, en parlant à la fois aux Etats-Unis, aux pays arabes et aux belligérants. Le pire n’étant jamais certain, il faut essayer.
02 janvier 2009
L’homme de l’année…2009 ?
« L’homme de l’année 2008 » n’est pas encore officiellement chef d’Etat. Mais, paré de toutes les vertus, il est attendu comme le sauveur. La ferveur et l’impatience qui marquent l’interrègne américain illustrent, s’il en était besoin, l’incroyable attente suscitée par la présidence de Barack Obama. Dans un monde en crise, traversé de mille conflits, nombre de citoyens veulent croire à cette fiction dangereuse de l’homme providentiel, fût-il américain.
Obama savait que son élection constituerait, en soi, une petite révolution. Mais il n’avait vraisemblablement pas prévu un tel retentissement planétaire. C’est que le contexte dans laquelle elle intervient est particulier. Le système économique prend l’eau de toutes parts, la crise sociale menace, le terrorisme prospère (voir les récents attentats en Inde). Et, à la veille du nouvel an, le conflit israélo-palestinien revient violemment sur le devant de la scène, après une courte trêve au cours de laquelle les protagonistes n’auront fait qu’une seule chose : préparer la guerre.
Il serait évidemment absurde d’accuser les Etat Unis d’être à l’origine de tous ces maux. Mais la « superpuissance » a d’indéniables responsabilités. La guerre en Irak a exacerbé frustrations et colères dans les pays musulmans et a fourni un formidable prétexte aux terroristes. Le fonctionnement du capitalisme américain (endettement colossal et déflation salariale) a précipité l’économie mondiale dans la crise.
Si Obama suscite tant d’espoirs et d’intérêt, ce n’est pas seulement parce qu’il est noir, jeune et démocrate. C’est aussi parce qu’il a promis de « changer l’Amérique » et de restaurer son image dans le monde. C’est ambitieux. Reste que tout (son histoire personnelle, son choix partisan, sa campagne, ses écrits, ses engagements antérieurs) laisse à croire que sa présidence marquera une rupture profonde avec la politique de Bush. Cela serait déjà pas si mal.
01 décembre 2008
Le PS victime de la Vème République ?
Le Parti Socialiste a offert, pendant quelques semaines, un spectacle navrant. La crise qu’il traverse a des racines idéologiques et stratégiques. Mais son mode d’organisation y est aussi pour quelque chose.
Il est un peu facile de hurler avec les loups. La presse s’en est donnée à cœur joie, multipliant les témoignages sur « la triche », déplorant « le choc des égos » que les journalistes adorent pourtant mettre en scène.
Bien sûr, il faut dénoncer et éradiquer la fraude, que certains (et pas seulement les cadres socialistes) découvrent aujourd’hui après s’en être accommodés pendant des décennies. Mais la triche, secret de polichinelle au PS, reste marginale et surtout, concentrée dans certaines fédérations. La vérité, c’est que le Parti socialiste devrait s’enorgueillir d’un un processus de sélection des dirigeants et des candidats dix fois plus transparent et démocratique que n’importe quel autre grand parti français.
Il est plaisant de voir l’UMP, traversée de mille haines recuites (Clearstream illustre à quel point la droite est capable d’aller loin dans la détestation et le flingage), les placards remplis de cadavres, faire la leçon aux socialistes. Caporalisé, ultra-hierarchisé, le parti du président assume son héritage bonapartiste (seule dépasse la tête du chef charismatique) ripoliné avec des gadgets technologiques (l’adhésion et le vote via internet).
Au contraire, la gauche a dans ses gênes (depuis 1905, puis après 1920 à la SFIO) le goût de la discussion qui explique notamment le recours à la proportionnelle pour départager les motions d’orientation.
Le pluralisme est au centre de l'identité du parti socialisme. Les périodes où le débat semblait tari et où les statuts limitaient l’expression de la diversité politique, comme dans les années 1960, sont aussi celles des scissions, du déclin militant et électoral. Au contraire, les discussions parfois vives des années 1970 n'ont jamais gêné, bien au contraire, ni le militantisme de terrain, ni les rapports avec le reste de la gauche, ni la progression électorale du Parti.
Ce qui a pourri le débat au PS, c’est l’obsession présidentielle et l’acceptation progressive des institutions de la Vème République. Le recours au « suffrage universel » des militants pour désigner le premier secrétaire a été jadis encensé par des commentateurs incultes. La réalité, c’est que cette réforme a instillé durablement le poison de la personnalisation (et son corollaire, la dépolitisation) dans une organisation qui était parvenue jusqu’alors à en contenir tant bien que mal les effets néfastes.
Comme dans la vie politique française depuis 1962, nous avons constaté la montée en puissance de l’exécutif (le secrétariat national) au détriment du législatif (le conseil national, représentatif des courants de pensée), l’instauration d’une forme de « parlementarisme rationalisé » (la limitation du droit d’amendement pour les sensibilités minoritaires à l’occasion des conventions nationales par exemple), l’avènement du « fait majoritaire » (les premiers secrétaires fédéraux membres de plein du droit du conseil national pour limiter le poids des « courants »), le recours au « référendum interne », etc…Ultime rebondissement : le PS a loupé de peu (102 voix) la cohabitation : une premier secrétaire élue confrontée à une majorité franchement hostile (70% de membres du CN environ)!
Ainsi, les socialistes ne se sont pas contentés d’accepter les institutions de la Vème République. Ils en ont importé les principales caractéristiques au sein de leur propre organisation.
Les initiateurs de la réforme de 1995 (Lionel Jospin en tête), trop politiques et trop rationnels, pensaient que l’élection du premier secrétaire au suffrage militant permettrait simplement de conforter symboliquement une personnalité à la tête d’une majorité politique claire. C’est ce qui se produisit en 1997, à l’issue du congrès de Brest, quand François Hollande fut élu par près de 92% de voix (la motion dont il était le premier signataire avait réalisé près de 85%). Il s’agissait là de donner au nouveau chef du PS, choisi par son prédécesseur devenu premier ministre, un supplément de légitimité. Les expérimentateurs hasardeux n’avaient vraisemblablement pas songé au cas de figure que nous vivons aujourd’hui. Celui dans lequel, à l’occasion d’une triple crise (idéologique, électorale, de leadership), le parti se retrouve divisé en quatre motions principales (dont aucune n’atteint 30%) qui n’arrivent pas à se mettre d’accord au sein d’une commission des résolutions.
Bien sûr, les plus anciens évoquent le souvenir de Rennes (1990), ses funestes divisions, sa guerre des chefs, et l’absence de majorité au sortir du congrès. Mais à l’époque, il n’y avait pas de deuxième et troisième tour. Admonestés par François Mitterrand, soucieux de garder une crédibilité au pouvoir (avec le succès que l’on sait !), les hiérarques avaient provisoirement interrompu leurs querelles en reconduisant Pierre Mauroy, à la tête d’une équipe légèrement renouvelée.
Le PS d’aujourd’hui est dans l’opposition, et ne peut se raccrocher à aucune figure tutélaire. Surtout, les règles de désignation du premier secrétaire ont changé. Ainsi, dès le lendemain de Reims, les militants ont été chargés d’arbitrer une crise politique via un vote sur les personnes, déconnecté au moins partiellement des débats idéologiques. Chacun espérait que les militants règleraient les problèmes en lieu et place des délégués. Les partisans de Ségolène Royal rêvaient même à haute voix d’un scénario de type gaullien : un plébiscite pour mettre un terme à un conflit politique.
Ironie de l’histoire, les votes du 20 et 21novembre n’ont rien tranché ! Au contraire, le PS a failli se ridiculiser en rejouant la présidentielle américaine de 2000. La décision du Conseil National du mardi suivant a au moins eu le mérite de faire vivre, pour un temps encore, cet équilibre fragile entre logique parlementariste et logique présidentialiste. Car le dernier mot est finalement revenu au « Parlement du PS », comme au bon vieux temps du « parti d’Epinay » !
L’ancien chantre de la VIème République, Arnaud Montebourg, est désormais chargé, auprès de Martine Aubry, de la « rénovation » du PS. Il serait bon qu’il se penche sérieusement sur la question du mode de fonctionnement de notre organisation.
19 novembre 2008
Parti Socialiste : changer d’ère…avec Benoît Hamon
A l’issue du congrès de Reims, aucune synthèse entre les différentes motions n’a été possible. L’image du Parti Socialiste est sérieusement écornée. Pourtant, comme d’habitude, le traitement médiatique des débats de Reims a été partiel et partial. Certes, comme dans tout congrès, il y a eu des petites phrases assassines et des conciliabules. Mais il faut également retenir les nombreuses prises de parole des délégués, souvent intéressantes et dignes, qui ont, dans leur majorité, témoigné d’une aspiration profonde au changement. Changement des équipes et des pratiques d’une part, changement de ligne politique d’autre part.
Nous sommes tous conscients de ce qui fait la force du Parti socialiste : un puissant réseau d’élus locaux, la combativité de ses parlementaires, la générosité et l’engagement de ses militants. A contrario, nous sommes tous capables d’identifier ce qui ne fonctionne pas, ou plus, dans le principal parti d’opposition. Sa réflexion collective s’est affaiblie, les débats s’ y sont raréfiés, ses liens avec la société se sont distendus. Plus grave encore, le PS a totalement intégré le mode de fonctionnement de la Vème République qu’il combattait hier : l’ultra personnalisation des enjeux va de pair avec une dépolitisation navrante.
Nous sommes confrontés aujourd’hui à une des crises les plus sérieuses de notre histoire récente. Les Français redoutent les conséquences sociales d’une crise que la droite aggrave en menant une politique brutale et inégalitaire. Pour faire face, pour redonner l’espoir à nos concitoyens, il faut un parti socialiste de combat. Ce combat requiert de l’énergie, de l’enthousiasme, de la ténacité. Ce combat passe par une nécessaire rénovation. Mais cette rénovation ne doit pas tourner le dos à l’identité du PS, à son histoire.
Il faut réaffirmer le rôle irremplaçable des militants socialistes et refuser la transformation du PS en club de supporters. Il faut continuer de croire aux vertus de la discussion: le pluralisme est au cœur de l’identité socialiste. Un Parti socialiste uniformisé, caporalisé, dans lequel plus une tête ne dépasse, au sein duquel les sensibilités ne sont plus respectées, ce n’est plus le Parti socialiste.
Enfin, il ne faut jamais oublier que le PS est bien plus qu’une force électorale. C’est un intellectuel collectif, un laboratoire d’idées, un acteur majeur de la bataille culturelle et de la résistance à l’offensive idéologique de la droite. C’est aussi un outil au service de la transformation sociale : il ne doit pas hésiter pas à ouvrir grand les portes et les fenêtres, pour attirer à nous les forces vives de la jeunesse, de la gauche associative, de la gauche sociale.
Chacun mesure à quel point le congrès du PS est décisif. Chacun se rend compte qu’au-delà de l’élection du (de la ) premier secrétaire, il peut en sortir le meilleur comme le pire. On a envie de croire que le meilleur est encore possible. Dans cette perspective, le vote Hamon s’impose comme une évidence.
19 octobre 2008
pas si nul!
Pas si nul !
Un titre, ça trompe énormément. Ceux qui pensent que « le socialisme pour les nuls » est un aimable guide vite lu vite oublié seront surpris par le sérieux et l’exhaustivité du livre écrit à quatre mains par deux auteurs familiers de ces colonnes. On sait ce qui a fait le succès incroyable de la collection des éditions First : rendre accessible des questions parfois compliquées ou très spécialisées via des ouvrages de vulgarisation un brin humoristiques. François Hollande ne démentira pas l’intérêt de ladite collection, lui qui fut surpris un exemplaire de « l’histoire de France pour les nuls » à la main. Pas de raison de se moquer : plusieurs dizaines de milliers de ses compatriotes y redécouvrirent avec intérêt le tumultueux récit national.
Le livre de Bergounioux et Lefebvre répond parfaitement au cahier des charges fixé par les éditeurs : chaque séquence chronologique (cinq en tout, de la « naissance d’une grande idée, 1789-1870 » au « défi du renouveau »-de 1995 à nos jours-) est subdivisée en chapitres clairs, agrémentés d’encarts informatifs, de mini biographies, de citations, qui éclairent un texte très pédagogique.
Des balbutiements des origines au marasme d’aujourd’hui, aucune étape de l’histoire socialiste n’est oubliée : la création de laSFIO en 1905, le grand schisme de 1920, le Front populaire de 1936, le Front républicain de 1956, la fondation du PS en 1971, la victoire de 1981, etc…
Mais les auteurs s’attachent aussi à retracer l’évolution d’une doctrine, façonnée par un siècle de débats mais surtout par la confrontation permanente avec la réalité sociale, via l’exercice du pouvoir. C’est l’un des principaux mérites de cet ouvrage : expliquer clairement et simplement comment se constitue un courant de pensée, traversé par des sensibilités diverses, parfois même antagonistes. Car l’histoire du socialisme n’est pas un long fleuve tranquille : scissions, déchirements, confrontations violentes, l’unité ne s’est pas faite en un jour et reste toujours fragile.
Enfin, le « socialisme pour les nuls » traite beaucoup…des socialistes. Les grands ancêtres (Jaurès, Blum,) les incontournables (Mitterrand, Rocard, Mauroy…), les personnages importants aujourd’hui grossièrement caricaturés (les noms de Mollet ou Guesde, jetés aujourd’hui à des contradicteurs comme une insulte ultime) sont évidemment convoqués mais Bergounioux et Lefebvre laissent une large place à une multitude de figures méconnues ou oubliées, que l’on (re) découvre avec intérêt.
Les deux derniers chapitres de l’ouvrage sont d’ailleurs uniquement consacrés aux personnalités du courant socialiste, classés par « famille » (les dix grandes figures, les dix figures du socialisme municipal, les dix dirigeants d’aujourd’hui, etc..). Une cinquantaine de biographies donc, et des choix qui surprendront…voire agaceront. Même les plus grands fans de François Rebsamen seront embarrassés en découvrant que celui ci compte désormais parmi les « grandes personnalités socialistes », aux côtés de Savary, Poperen ou Chevènement !!
Passons là-dessus. « Le socialisme pour les nuls » est un ouvrage utile, agréable à lire, qui passionnera autant les solférinologues pointus que les simples curieux. Un livre qui séduira les amateurs d’histoire et de politique donc, mais qui peut constituer aussi le cadeau de noël idéal pour le cousin sympathisant, voire le guide de rattrapage à l’usage des ambitieux qui rêvent d’imprimer leur marque dans l’histoire séculaire du socialisme.
Le socialisme pour les nuls
Alain Bergounioux, Denis Lefebvre
Editions First
15 octobre 2008
ceinture!
Les socialistes seraient-ils des traîtres à la patrie ? En refusant de soutenir le « plan de sauvetage » de l’économie concoctée rapido par Sarkozy, le principal parti de l’opposition s’est attiré les foudres des caciques de l’UMP et de nombre de commentateurs. Refuser de faire bloc quand la planète finance vacille, quelle faute de goût ! Ne pas signer les yeux fermés un programme coordonné avec les principaux dirigeants européens, quel scandale ! Et Copé de railler le « politburo » (en voilà un qui connaît bien mal le PS !) sectaire et irresponsable, plus préoccupé par la préparation de son congrès que par le sort de ses compatriotes. Cette présentation manichéenne risque de faire long feu. Car les Français, eux, sentent confusément qu’il y a hic quelque part.
Depuis des mois, la droite nous explique doctement qu’il n’y a plus d’argent dans les caisses. En moins de 48 heures, on en trouve. L’Etat, quasiment « en faillite » (le mot est de Fillon), redevient, comme par enchantement, ce souverain solide et insubmersible qui garantit et rassure. Vertus de la crise : le gouvernement peine à trouver 1 milliard d’euros pour financer le RSA, il en dégaine 360 (même si, pour une bonne part, il ne s’agit que d’une garantie-jusqu’à quand ?) pour aider les établissement de crédit. Les dirigeants européens, obstinément réticents à débourser le moindre centime quand il s’agit d’aider l’emploi ou l’investissement, engagent 1700 milliards pour rassurer les places financières.
Résumons. Il fallait que les salariés se serrent la ceinture, on déboutonne généreusement le pantalon pour les banquiers. Il faut châtier les coupables, mais pas avant de les avoir aidés ! C’est en partie cela qui a motivé le vote de la gauche au Parlement. Car le mégaplan Sarkozy oublie un détail : les Français. Nos concitoyens redoutent, à juste titre, les répercussions de la crise sur l’ « économie réelle ». Or rien n’est fait pour amortir le choc. Pouvoir d’achat, emploi, soutien à la consommation et à l’investissement : c’est dans ces domaines qu’il faut aujourd’hui envisager une politique de relance. Le gouvernement s’apprête à faire le contraire, en coupant notamment dans les dépenses publiques. Au risque de précipiter un peu plus le pays dans la récession.
