05 mars 2009
partage salaires profits : débat
Ci jointe ne tribune écrite par mes amis Paul Quilès et David Cayla, membres, comme moi, du club Gauche Avenir. Il a été publié dans Libération du 5 mars 2009.
C'est une réponse à un texte paru dans ce quotidien et qui se montrait critique à l'égard de la gauche, à propos du partage entre les salaires et le profit.
Ce thème sera, parmi bien d'autres, abordé dans le Forum que nous préparons pour examiner les conséquences de la crise économique et les réponses qu'il faut y apporter.
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Dans Libération du 18 février, Grégoire Biseau sermonnait la gauche qui, selon lui, se serait « enlisée » dans un discours falsificateur sur le partage entre salaire et profit. S'appuyant sur les travaux de Thomas Piketty et de Denis Clerc, il affirmait que cette répartition serait stable depuis 1988 et proche de ce qu'elle était dans les années 60. Il fustigeait les hommes politiques qui évoquent la diminution relative des salaires par rapport aux revenus du capital et qui font preuve d'une « habile mauvaise foi politicienne ».
Nous ne partageons ni son analyse ni son jugement. Reprenons en effet ses deux critiques, en les confrontant à des données incontestables.
1- « Aucun économiste de gauche qui a un peu travaillé sur la question n'affirme le contraire ».
Cette affirmation légèrement polémique ne tient pas. Il suffit de lire par exemple les travaux de Michel Husson, qui répond point par point à l'analyse de Denis Clerc et qui montre que la part des salaires dans l'économie a diminué de 4,6 points entre 1968 et 2006. Husson n'est d'ailleurs pas le seul. La Commission européenne est arrivée au même constat dans un récent rapport[1]. Même Alan Greenspan s'en est publiquement inquiété dans une interview au Financial Time[2]. D’autres études très sérieuses -trop nombreuses pour être toutes évoquées ici- montrent que, dans presque toutes les économies développées, la part des salaires dans la valeur ajouté a diminué et diminue encore.
2- « Rien dans les statistiques » ne révèlerait un changement dans la répartition des richesses depuis 1988.
C’est inexact : considérons des chiffres simples et non des reconstructions alambiquées, sur des bases plus ou moins idéologiques. Entre 1988 et 2007, la richesse par habitant a augmenté de 33% (statistique de l'INSEE, disponible sur Internet et facilement vérifiable). Pendant la même période, le pouvoir d'achat du salaire net moyen n'a augmenté que de 11,6%, alors que les revenus des actionnaires[3] ont augmenté de 332%. On ne voit pas comment cet écart pourrait s'expliquer dans le cadre d'un partage « stable ».
Il est regrettable que ce débat se soit focalisé sur le fameux concept de répartition de la valeur ajoutée. Il s'agit de ce que les économistes appellent la « répartition primaire », c'est à dire la répartition avant que les administrations interviennent et imposent de nouvelles règles de partage. Or, les administrations représentent plus de la moitié du PIB et leur action n'est pas neutre. C’est ainsi que, depuis 1988, le coût de la sécurité sociale a augmenté de 18,5% du PIB à 22%, ce qui s’explique par le fait que la France a vieilli et que les retraités sont plus nombreux. C'est le prix de notre modèle social, mais sur qui a pesé ce coût ? Pas sur les entreprises, dont l'effort en matière de cotisations sociales a diminué sur la même période. Si l’on appliquait aux entreprises d'aujourd'hui le taux de cotisations sociales de 1988, on dégagerait près de 20 milliards d'euros de ressources supplémentaires pour la sécurité sociale, de quoi combler largement le célèbre « trou de la sécu » !
Les salariés sont donc bien les grands perdants du partage des richesses en France, puisqu’au cours des 20 dernières années, l'augmentation des revenus salariaux a été inférieure à l'augmentation de la richesse créée, alors que les revenus des actionnaires ont été multipliés par quatre. De plus, la politique fiscale a protégé les entreprises en faisant peser sur les seuls ménages le coût du vieillissement de la population.
C'est tout à l'honneur de la gauche de dénoncer cette baisse des salaires dans le partage des richesses, de montrer que l’insuffisance de pouvoir d’achat des salaires est une des causes de la crise et de se battre pour plus de justice.
1- Employment in Europe 2007, Chapter 5: The Labour Income Share in the European Union (site Internet de l'UE).
2- Guha K., « A global outlook », Financial Times, 16 septembre 2007.
3- Entre 1988 et 2007, les profits distribués aux sociétés non financières sont passés de 17,7 milliards d'euros à 76,6 milliards.
14 février 2009
Founding Fathers
Aux Etats Unis, les “pères fondateurs” continuent d’occuper le devant de la scène politique
Faut-il remercier Barack Obama ? Les scénaristes géniaux de la série « West Wing » (« A la maison blanche ») ? Sûrement les deux. En tout cas, le regain d’intérêt pour la vie politique américaine est indéniable. Or quiconque y prête attention, même distraitement, ne manquera pas d’être surpris par la part importante qu’y occupent…des hommes morts depuis près de deux siècles. Ceux qui ont (un peu) écouté les cours d’anglais en lycée se souviennent vaguement du culte voué aux sévères « founding fathers », auteurs de la déclaration d’indépendance de 1776 et de la constitution de 1787. Benjamin Franklin, Georges Washington, John Adams, Thomas Jefferson, James Madison, Alexander Hamilton, pour ne citer que des plus célèbres, tels sont les « géants » (en réalité au nombre de cent) qui ont fait l’Amérique.
Ce qui est intéressant, c’est à quel point ces glorieux ancêtres continuent à hanter la mémoire collective, au point d’être régulièrement convoqués lors des débats publics. La journaliste Corine Lesnes, dans son livre « Aux sources de l’Amérique », ne s’est pas livrée à une énième biographie de ces hommes célèbres. Elle a cherché à montrer le rapport intense (et si vivant) que les américains d’aujourd’hui entretiennent avec les héros d’hier.
« Qu’aurait fait Washington ? Qu’en aurait pensé Jefferson ? » « Que disait Madison sur cette question ? ». Il n’y a pas que les « congressmen » qui se permettent de telles entrées en matière. Même les mass médias raffolent de ce genre d’exercices. De quoi nous dérouter, nous Français. Aucun salon parisien, en effet, au sein duquel, à l’occasion d’une discussion agitée, un participant se hasarde à évoquer le mânes de Robespierre, Saint Just, Danton, Mirabeau et consorts, pourtant équivalents hexagonaux (quoiqu’en un peu plus sanguinaires) des inventeurs de la démocratie à l’américaine.
Pays jeune, les Etats-Unis ont la passion des origines. Les ouvrages relatifs à la « creation of America » forment quasiment un genre littéraire en soi. Non que les américains soient nostalgiques d’un âge d’or révolu. Après tout, leur pays est plus puisant et riche aujourd’hui qu’au 18ème siècle. Il serait également hâtif d’interpréter ce continuel retour aux sources comme le symptôme évident d’une nation qui doute. D’autres pays sont en crise sans pour autant interpeller ainsi leurs fondateurs.
Une des raisons qui explique ce phénomène, c’est le fameux patriotisme constitutionnel. Rares sont les américains qui se refusent à la sacralisation du texte de 1787. Une constitution courte, parfois ambiguë, peu amendée, qui régit aujourd’hui encore l’organisation des pouvoirs publics. Les « demi dieux » qui ont permis cette stabilité institutionnelle, inventeurs des fameux « checks and balances » (le système complexe de « freins et contrepoids » censé empêcher les abus de pouvoir et permettre l’épanouissement des libertés individuelles), se doivent d’être dignement célébrés.
Mais au-delà, les américains pensent que les pères fondateurs ont toujours des choses à dire. Francophilie contre francophobie, fédéralisme contre droit des Etats, intervention publique et contre marché sans entrave, diplomatie extérieure ou isolationnisme, la plupart des questions qui font débat en 2009 étaient déjà abordées par les vénérés ancêtres.
A l’occasion de l’opération en Irak, des commentateurs sont même allés jusqu’à convoquer Washington (qui entra en guerre contre la piraterie barbaresque !) ou Jefferson (son exemplaire du Coran, fébrilement annoté, a été commenté jusqu’à plus soif depuis le 11 septembre).
Mais la palme de la récupération spectaculaire revient sans conteste à John Adams. Ce président plutôt oublié a connu un retour en grâce au début de années 2000, par l’entremise des républicains. Adams avait en effet promulgué, en 1798, un « Alien and sedition acts » qui permettait de suspendre les libertés des étrangers : les amis de Bush y ont vu l’ancêtre du tristement fameux « Patriot Act ». Les anti-guerre n’ont pas tardé à répliquer : des autocollants ont fleuri sur les voitures, reproduisant l’extrait d’une lettre du grand homme à sa femme Abigail : « Great is the guilt of an unnecessary war » (grande est la culpabilité d’une guerre injustifiée).
Bref, le dialogue avec les « founding fathers » (et l’instrumentalisation de leurs faits et gestes qui va avec) ne cesse jamais. Barack Obama n’est pas le dernier à s’y référer, tout en relevant, pourtant, ce qui constitua longtemps un non dit absolu : l’esclavage. Car la plupart des fondateurs furent des esclavagistes honteux ou assumés, à l’exception notable d’Alexander Hamilton et de John Adams.
Corine Lesnes n’occulte rien de ce pêché originel, pas plus qu’elle ne dissimule les préventions des grands hommes à l’encontre de la populace et la démocratie (sur les fondements idéologiques du système américain, on se rapportera utilement au livre génial de Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, chez Agone).
Aux sources de l’Amérique, livre instructif et plaisant, est riche de mille anecdotes. La fin Hamilton tué en duel, à 49 ans, par le vice président des Etats-Unis, Aaron Burr ; la querelle des héritiers de Jefferson, blancs et noirs (car le président eut 5 enfants de son esclave, Sally Hemings), a grands coups de tests ADN ; L’histoire de la création de Washington, ce losange sur le Potomac sorti du cerveau d’un architecte français, Pierre Charles l’Enfant et construit…par des esclaves (« Black men built the capitol »).
Bref, tous ceux qui savent qu’on en apprend beaucoup sur les peuples en étudiant la façon dont ils relisent leurs histoire et revisitent leurs héros seront intéressés par ce livre.
Aux sources de l’Amérique, Corine Lesnes, Ed. Buchet et Chastel
19 octobre 2008
pas si nul!
Pas si nul !
Un titre, ça trompe énormément. Ceux qui pensent que « le socialisme pour les nuls » est un aimable guide vite lu vite oublié seront surpris par le sérieux et l’exhaustivité du livre écrit à quatre mains par deux auteurs familiers de ces colonnes. On sait ce qui a fait le succès incroyable de la collection des éditions First : rendre accessible des questions parfois compliquées ou très spécialisées via des ouvrages de vulgarisation un brin humoristiques. François Hollande ne démentira pas l’intérêt de ladite collection, lui qui fut surpris un exemplaire de « l’histoire de France pour les nuls » à la main. Pas de raison de se moquer : plusieurs dizaines de milliers de ses compatriotes y redécouvrirent avec intérêt le tumultueux récit national.
Le livre de Bergounioux et Lefebvre répond parfaitement au cahier des charges fixé par les éditeurs : chaque séquence chronologique (cinq en tout, de la « naissance d’une grande idée, 1789-1870 » au « défi du renouveau »-de 1995 à nos jours-) est subdivisée en chapitres clairs, agrémentés d’encarts informatifs, de mini biographies, de citations, qui éclairent un texte très pédagogique.
Des balbutiements des origines au marasme d’aujourd’hui, aucune étape de l’histoire socialiste n’est oubliée : la création de laSFIO en 1905, le grand schisme de 1920, le Front populaire de 1936, le Front républicain de 1956, la fondation du PS en 1971, la victoire de 1981, etc…
Mais les auteurs s’attachent aussi à retracer l’évolution d’une doctrine, façonnée par un siècle de débats mais surtout par la confrontation permanente avec la réalité sociale, via l’exercice du pouvoir. C’est l’un des principaux mérites de cet ouvrage : expliquer clairement et simplement comment se constitue un courant de pensée, traversé par des sensibilités diverses, parfois même antagonistes. Car l’histoire du socialisme n’est pas un long fleuve tranquille : scissions, déchirements, confrontations violentes, l’unité ne s’est pas faite en un jour et reste toujours fragile.
Enfin, le « socialisme pour les nuls » traite beaucoup…des socialistes. Les grands ancêtres (Jaurès, Blum,) les incontournables (Mitterrand, Rocard, Mauroy…), les personnages importants aujourd’hui grossièrement caricaturés (les noms de Mollet ou Guesde, jetés aujourd’hui à des contradicteurs comme une insulte ultime) sont évidemment convoqués mais Bergounioux et Lefebvre laissent une large place à une multitude de figures méconnues ou oubliées, que l’on (re) découvre avec intérêt.
Les deux derniers chapitres de l’ouvrage sont d’ailleurs uniquement consacrés aux personnalités du courant socialiste, classés par « famille » (les dix grandes figures, les dix figures du socialisme municipal, les dix dirigeants d’aujourd’hui, etc..). Une cinquantaine de biographies donc, et des choix qui surprendront…voire agaceront. Même les plus grands fans de François Rebsamen seront embarrassés en découvrant que celui ci compte désormais parmi les « grandes personnalités socialistes », aux côtés de Savary, Poperen ou Chevènement !!
Passons là-dessus. « Le socialisme pour les nuls » est un ouvrage utile, agréable à lire, qui passionnera autant les solférinologues pointus que les simples curieux. Un livre qui séduira les amateurs d’histoire et de politique donc, mais qui peut constituer aussi le cadeau de noël idéal pour le cousin sympathisant, voire le guide de rattrapage à l’usage des ambitieux qui rêvent d’imprimer leur marque dans l’histoire séculaire du socialisme.
Le socialisme pour les nuls
Alain Bergounioux, Denis Lefebvre
Editions First
04 août 2008
un livre à ne pas manquer
Doit-on se fier aux photos de couverture des livres ? Celle qui illustre le roman d’Alessandro Piperno, « Avec les pires intentions, aux éditions folio, est d’un kitch qui frôle le mauvais goût. Une très belle jeune femme en tenue de soirée, port altier, silhouette impeccable, tenant en laisse… un guépard. En arrière plan, des portraits photos d’enfants bourgeois. Le tout censé illustrer les thématiques centrales du récit : la famille, le sexe, l’amour, l’étude d’un milieu social, la bizarrerie l’humour. Il n’est pas impossible, pourtant, que l’auteur, un trentenaire italien, aime pourtant ce cliché étrange, lui qui ne craint ni l’exagération, ni le mauvais goût.
« Avec les pires intentions », c’est d’abord l’histoire d’une famille, les Sonnino, appartenant à la bourgeoisie juive romaine. Et surtout celle du patriarche, Bepy, Don Juan grisonnant, entrepreneur hasardeux, aussi flamboyant que pathétique. Ce vieux beau lubrique, professe un hédonisme et une indifférence à l’égard de l’Histoire (lui, dont les parents et amis ont disparu dans les camps) qui lui valent de solides inimitiés. Sa femme, ses enfants, et ses petits enfants (dont Daniel, le narrateur), sont les spectateurs fascinés de ses frasques, et, ce qui gâte un peu les choses, les victimes collatérales de sa ruine.
La première partie du livre est consacrée à la description hilarante et subtile du clan : parcours chaotique, sorties de route (la fuite du fils Teo qui part s’installer dans « ce pays insensé », Israël), alliance contre nature (le mariage du père de Daniel, Luca l’albinos, avec une italienne aux parents antisémites : ce qui nous vaut un morceau d’anthologie, la rencontre entre Bepy le vieux juif flambeur et libertin et Alfio, le père de la promise, provincial borné, « bébusqueur de bavards » champion de l’épargne sans risque, etc…) et, évidemment, névroses en tout genre. Car la famille Sonnino, comme les autres, ne produit pas que des individus équilibrés et sains. Daniel, de ce point de vue, n’échappe pas à la malédiction.
Son adolescence perturbée, ses amours contrariés, ses problèmes d’identité sont le sujet de la deuxième partie du roman au titre génialement évocateur : « quand l’envie de classe a dégénéré en amour désespéré ». Il paraît que certains commentateurs ont trouvé vulgaire le récit déjanté des premières foirades du jeune homme, obsédé sexuel et idéaliste, confronté au mépris de l’aristocratie italienne qu’il fréquente assidument. Nous pensons au contraire qu’il s’agit là d’une réussite totale. Certes, avec Piperno, nous sommes loin du « Bildungsroman » compassé et asexué. Mais la cocasserie et la trivialité n’empêchent pas une approche fine de cette période de la découverte de l’humiliation et de la désillusion qu’est l’adolescence. Tout, jusque dans la chute finale (une longue phrase récapitulative close par une pirouette faussement vulgaire), confirme que nous avons affaire à un écrivain bougrement doué.
Car, comme tous les bons livres, « Avec les pires intentions » est en effet un hymne à la littérature, qui multiplie pastiches et clins d’œil. Difficile de ne pas penser à Philip Roth, à Italo Svevo, à Fitzgerald parfois (les soirées dorées et alcoolisées des classes supérieures dans les villas somptueuses) voire à Woody Allen, mais aussi (les puristes vont hurler) au grand Marcel auquel l’auteur a consacré un livre (Proust antijuif, éditions Liana Levi), pour la syntaxe complexe, la progression rhizomatique du récit et la version « on the rocks » de la réminiscence proustienne.
Comme l’ont été les italiens, laissez-vous emporter par le talent de Piperno.
Avec les pires intentions,
Alessandro Piperno,
Editions Folio.
06 mai 2008
plaisir de lire...
Pourquoi bouder notre plaisir ? Un livre agréable à lire, bien écrit, intelligent : voilà qui n’est pas si fréquent. Jean-Louis Gattégno, l’auteur de Mortel Transfert, revient avec un opus savoureux, Longtemps je me suis couché de bonne heure, publié en poche (collection Babel/Acte sud).
Le narrateur, Sébastien Ponchelet, est l’archétype du raté. Délinquant de troisième zone, il trouve, à sa sortie de prison, un emploi de manutentionnaire dans une maison d’édition du carrefour de l’Odéon. Il partage vaguement la vie d’une prostituée compatissante, flanquée de deux sauvageons braillards, dans un grand ensemble de banlieue. Bref, une vie pas glorieuse, pas passionnante non plus, ponctuée d’innombrables humiliations au bureau et de rapides et rares étreintes le soir.
Un jour pourtant, la vie de Sebastien change. Il tombe par hasard sur un manuscrit que le grand patron n’envisage d’éditer « qu’à compte d’auteur ». La première phrase, merveilleuse, mystérieuse, ne cesse de hanter notre antihéros, pourtant rétif au plaisir de lire : « longtemps, je me suis couché de bonne heure ». Toute ressemblance avec la Recherche du temps perdu n’est évidemment pas fortuite, et, Proust, s’il n’est jamais cité, est présent à toutes les pages,figure tutélaire du Créateur obsédé par son art, au point d’y fondre sa vie : « cet homme ne marchait pas, il écrivait ! Le monde autour de lui le captivait, il s’y arrêtait, le mettait en phrases. En phrases complexes, onduleuses, qui progressaient selon une trajectoire imprévisible ».
Véritable choc esthétique, cette découverte marque le début d’une vie nouvelle, au cours de laquelle Sébastien croise des faussaires de génie, démissionne avec fracas de son boulot, se retrouve avec un revolver dans la main, découvre la grandeur insurpassable de l’art et….rencontre l’amour.
Gattégno a suffisamment de talent pour parler de sujets profonds (la création, la réception de l’œuvre) avec légèreté et élégance. Et l’on recommande chaudement ce récit alerte, qui passe gaiement de l’intrigue policière à l’histoire d’amour, de la critique sociale à l’hommage littéraire.
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure »
Jean-Pierre Gattégno, Babel, 7euros.
01 février 2008
glossaire, j'y serre mes gloses
A la Rochelle…
Relu le "glossaire , j'y serre mes gloses" de Michel Leiris, sorte d'abécédaire poétique. Mille trouvailles.
Au hasard, et pour donner envie :
Famille :
fameuse charmille d’infamie ,
cul : écluse musculeuse du luxe sensuel
con : monde nocturne de cocons, balcon de chrysalides
chagrin : grincements aigres, s’acharnant en crachin
bourgeoisie : gouge moisie
baroque : rocailleux et bariolé
algèbre : abrégé agile de givres cérébraux
angoisse : hangar poisseux, foisonnant de cent engins pour étrangler
accouplement : poulpe d’amants, en coupe
père : perpétuel pet de reptile
poésie : je l’ai choisie pour épousée
Michel Leiris, mots sans mémoire, coll l'imaginaire Gallimard.
03 janvier 2008
un livre à ne pas manquer!
La France vit au ralenti, les estomacs sont lourds et les cerve
Les éditions Viviane Hamy ont en effet pris l’initiative de publier le journal intime de Marcel Sembat, une des figures les plus brillantes, les plus attachantes du mouvement socialiste du XXème siècle. Inutile de disserter sur l’injustice de l’Histoire, cette grande oublieuse, qui a longtemps refusé au député de Montmartre la postérité qu’il mérite. Grâce au courage d’une éditrice exigeante et aux efforts inlassables de Denis Lefebvre (le premier biographe, auteur d’une délicieuse postface) et de Christian Phéline (qui présente et annote le texte), les Cahiers noirs de Sembat, qui couvrent les années 1905-1922 sont désormais à la disposition d’un large public. Ils permettent de découvrir toutes les facettes d’un grand homme.
Avocat, responsable politique, dignitaire maçonnique, amateur d’art, collectionneur, écrivain, lecteur, journaliste, Sembat impressionne par la diversité de son talent. Bien sûr, c’est avant tout son itinéraire politique qui impressionne : député, ministre, il est de tous les combats, aux côtés de Jaurès et Guesde, puis de Blum (qui fut son chef de cabinet au ministère), spectateur et acteur de l’unification de la gauche française, du drame de 14, de la scission de Tours.
Mais l’intérêt des Cahiers noirs va bien au-delà de ce témoignage : ils retracent l’itinéraire intime d’un un homme féru d’art (il est l’ami de Matisse) qui, entre meetings en province et discours à la chambre, court les salons et les galeries. Ils révèlent un personnage complexe, sujet au doute et à l’insatisfaction, travailleur infatigable, passionné de littérature et de psychologie. Enfin, et ce n’est pas l’aspect le plus négligeable, ils nous font partager la vie quotidienne d’un grand voyageur et d’un amoureux insatiable (omniprésence de sa femme Georgette, artiste, qui se suicidera 12 heures après la mort de Marcel, en 1922). Procurez vous les Cahiers noirs : vous ne regretterez pas ce compagnonnage !
La France vit au ralenti, les estomacs sont lourds et les cerve
Les Cahiers noirs, Marcel Sembat,
Viviane Hamy, 29 euros
09 août 2007
American parano
La présidentielle américaine est encore loin mais les primaires démocrates battent leur plein. Les deux candidats les mieux placés, Hillary Clinton et Barack Obama, après avoir amassé des montagnes de pognon, mènent campagne tambour battant et ne manquent pas de s’affronter, parfois durement.
Ainsi, les récentes sorties d’Obama en matière de politique étrangère (oui, élu, il accepterait de rencontrer les chefs de gouvernements des « Etats voyous » ; non, il n’envisage pas de recourir à l’arme nucléaire tactique) ont été sévèrement taclées par l’ex première dame au nom du « réalisme ». Résultat : Obama a rétropédalé à toute vitesse et en rajouté des tonnes sur la mission de l’Amérique dans le monde (il faut combattre Al Quaïda au Pakistan…même sans l’accord des pakistanais). Bref, si la politique extérieure version parti de l’âne serait sûrement moins catastrophique que celle de l’administration Bush, le manichéisme made in US et l’interventionnisme qui va avec ont encore de beaux jours devant eux.
Ceux qui aiment se faire peur avec la politique américaine trouveront de quoi alimenter leur paranoïa en dévorant le dernier roman de Larry Beinhart, « le bibliothécaire », grand prix du livre policier en 2006, qui brosse un tableau flippé et flippant de l’après 11 septembre.
Engagé par un richissime homme d’affaires, David Goldberg, un modeste bibliothécaire sans histoire, devient rapidement la cible d’une bande de psychopathes à la solde du gouvernement. Le contexte est particulier : le président républicain sortant, M. Scott (facile de reconnaître Bush : un fils à papa riche mais minable, instrumentalisé par des gros industriels plutôt véreux !), est menacé par le montée en puissance d’une sénatrice démocrate de l’Idaho. Il y a trop d’intérêts, trop de fric en jeu, pour se permettre de laisser la Maison blanche à une gauchiste. Tous les coups sont permis, et quels coups ! Manipulations en tout genre, corruption à grande échelle, assassinats : le pouvoir, c’est sérieux !
Sous la plume de Beinhart, la « plus grande démocratie du monde » en prend pour son grade. Et si « le bibliothécaire » est bien une fiction (très efficace d’ailleurs, ça se lit d’une traite), la critique de la société américaine gangrenée par l’argent, le racisme et le fanatisme sonne juste. Les piques les plus acerbes sont finalement portées contre les medias, notamment audiovisuels, qui, loin de remplir leur rôle de contre pouvoirs, s’adonnent avec frénésie à une vaste entreprise de décervelage.
Comme quoi il n’y a pas que les intellectuels de la vieille Europe pour dauber sur Bush et sa bande…
Le bibliothécaire, Larry Beinhart, Folio Policier
04 juin 2007
Un premier roman très prometteur : La Famille Lament, de George Hagen.
« Famille je vous hais ». Voilà un livre qui nous réconcilie, au moins partiellement, avec ce noyau primaire, l’origine de tant de névroses et de traumatismes. C’est vrai qu’elle nous plaît, cette famille Lament, ataviquement vouée aux voyages.
Editions 10/18
10 mai 2007
Lisez GROZDANOVITCH !
Grozdanovitch est un type bizarre. Champion de tennis, de squash, puis d’échecs, il a attendu près de 50 ans pour se consacrer à sa grande passion, l’écriture. Pendant de longues années, ce monsieur a noirci de petits cahiers, emplis de notations diverses, de saynètes prises sur le vif, de maximes, de citations. Il y a peu, il décidait de rendre public ses pensées et anecdotes dans un premier recueil, Petit traité de désinvolture (José Corti). Un petit chef d’œuvre, une pièce d’orfèvrerie : le style est impeccable, le ton d’une grave légèreté.
Denis Grozdanovitch, Robert
Laffont, 19 euros
