le blog d'Emmanuel Maurel

actualités, politique, littérature, culture

06 mai 2008

plaisir de lire...

Pourquoi bouder notre plaisir ? Un livre agréable à lire, bien écrit, intelligent : voilà qui n’est pas si fréquent. Jean-Louis Gattégno,  l’auteur de Mortel Transfert, revient avec un opus savoureux,  Longtemps je me suis couché de bonne heure, publié en poche (collection Babel/Acte sud).

Le narrateur, Sébastien Ponchelet, est l’archétype du raté. Délinquant de troisième zone, il trouve, à sa sortie de prison, un emploi de manutentionnaire dans une maison d’édition du carrefour de l’Odéon. Il partage vaguement la vie d’une prostituée compatissante, flanquée de deux sauvageons braillards, dans un grand ensemble de banlieue. Bref, une vie pas glorieuse, pas passionnante non plus, ponctuée d’innombrables humiliations au bureau et de rapides et rares étreintes le soir.

Un jour pourtant, la vie de Sebastien change. Il tombe par hasard sur un manuscrit que le grand patron n’envisage d’éditer « qu’à compte d’auteur ». La première phrase, merveilleuse, mystérieuse, ne cesse de hanter notre antihéros, pourtant rétif au plaisir de lire : « longtemps, je me suis couché de bonne heure ». Toute ressemblance avec la Recherche du temps perdu n’est évidemment pas fortuite, et, Proust, s’il n’est jamais cité, est présent à toutes les pages,figure tutélaire du Créateur obsédé par son art, au point d’y fondre sa vie : « cet homme ne marchait pas, il écrivait ! Le monde autour de lui le captivait, il s’y arrêtait, le mettait en phrases. En phrases complexes, onduleuses, qui progressaient selon une trajectoire imprévisible ».

 

Véritable choc esthétique, cette découverte marque le début d’une vie nouvelle, au cours de laquelle Sébastien croise des faussaires de génie, démissionne avec fracas de son boulot, se retrouve avec un revolver dans la main, découvre la grandeur insurpassable de l’art et….rencontre l’amour.

Gattégno a suffisamment de talent pour parler de sujets profonds (la création, la réception de l’œuvre) avec légèreté et élégance. Et l’on recommande chaudement ce récit alerte, qui passe gaiement de l’intrigue policière à l’histoire d’amour, de la critique sociale à l’hommage littéraire.

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure »

Jean-Pierre Gattégno, Babel, 7euros.

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01 février 2008

glossaire, j'y serre mes gloses

<p>A la Rochelle…</p>

Relu le "glossaire , j'y serre mes gloses" de Michel Leiris, sorte d'abécédaire poétique. Mille trouvailles.

Au hasard, et pour donner envie :

Famille : fameuse charmille d’infamie ,

cul : écluse musculeuse du luxe sensuel

con : monde nocturne de cocons, balcon de chrysalides

chagrin : grincements aigres, s’acharnant en crachin

bourgeoisie : gouge moisie

baroque : rocailleux et bariolé

algèbre : abrégé agile de givres cérébraux

angoisse : hangar poisseux, foisonnant de cent engins pour étrangler

accouplement : poulpe d’amants, en coupe

père : perpétuel pet de reptile

poésie : je l’ai choisie pour épousée

Michel Leiris, mots sans mémoire, coll l'imaginaire Gallimard.

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03 janvier 2008

un livre à ne pas manquer!

<p>La France vit au ralenti, les estomacs sont lourds et les cerve</p>

Les éditions Viviane Hamy ont en effet pris l’initiative de publier le journal intime de Marcel Sembat, une des figures les plus brillantes, les plus attachantes du mouvement socialiste du XXème siècle. Inutile de disserter sur l’injustice de l’Histoire, cette grande oublieuse, qui  a longtemps refusé au député de Montmartre la postérité qu’il mérite. Grâce au courage d’une éditrice exigeante et aux efforts inlassables de Denis Lefebvre (le premier biographe, auteur d’une délicieuse postface) et de Christian Phéline (qui présente et annote le texte), les Cahiers noirs de Sembat, qui couvrent les années 1905-1922 sont désormais à la disposition d’un large public.  Ils permettent de découvrir toutes les facettes d’un  grand homme.

Avocat, responsable politique, dignitaire maçonnique, amateur d’art, collectionneur, écrivain, lecteur, journaliste, Sembat impressionne par la diversité de son talent. Bien sûr, c’est avant tout son itinéraire politique qui impressionne : député, ministre, il est de tous les combats, aux côtés de Jaurès et Guesde, puis de Blum (qui fut son chef de cabinet au ministère), spectateur et acteur de l’unification de la gauche française, du drame de 14, de la scission de Tours.

Mais l’intérêt des Cahiers noirs va bien au-delà de ce témoignage : ils retracent l’itinéraire intime d’un  un homme féru d’art (il est l’ami de Matisse) qui, entre meetings en province et discours à la chambre, court les salons et les galeries. Ils révèlent un personnage complexe, sujet au doute et à l’insatisfaction, travailleur infatigable, passionné de littérature et de psychologie. Enfin, et ce n’est pas l’aspect le plus négligeable, ils nous font partager la vie quotidienne d’un grand voyageur et d’un amoureux insatiable (omniprésence de sa femme Georgette, artiste, qui se suicidera 12 heures après la mort de Marcel, en 1922).  Procurez vous les  Cahiers noirs : vous ne regretterez pas ce compagnonnage !

<p>La France vit au ralenti, les estomacs sont lourds et les cerve</p>

Les Cahiers noirs, Marcel Sembat,

Viviane Hamy, 29 euros

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09 août 2007

American parano

La présidentielle américaine est encore loin mais les primaires démocrates battent leur plein. Les deux candidats les mieux placés, Hillary Clinton et Barack Obama, après avoir amassé des montagnes de pognon, mènent campagne tambour battant et ne manquent pas de s’affronter, parfois durement.

   

Ainsi, les récentes sorties d’Obama en matière de politique étrangère (oui, élu, il accepterait de rencontrer les chefs de gouvernements des « Etats voyous » ; non, il n’envisage pas de recourir à l’arme nucléaire tactique) ont été sévèrement taclées par l’ex première dame au nom du « réalisme ». Résultat : Obama a rétropédalé à toute vitesse et en rajouté des tonnes sur la mission de l’Amérique dans le monde (il faut combattre Al Quaïda au Pakistan…même sans l’accord des pakistanais). Bref, si la politique extérieure version parti de l’âne serait sûrement moins catastrophique que celle de l’administration Bush, le manichéisme made in US et l’interventionnisme qui va avec ont encore de beaux jours devant eux.

   

Ceux qui aiment se faire peur avec la politique américaine trouveront de quoi alimenter leur paranoïa en dévorant le dernier roman de Larry Beinhart, « le bibliothécaire », grand prix du livre policier en 2006, qui brosse un tableau flippé et flippant de l’après 11 septembre.

   

Engagé par un richissime homme d’affaires, David Goldberg, un modeste bibliothécaire sans histoire, devient rapidement la cible d’une bande de psychopathes à la solde du gouvernement. Le contexte est particulier : le président républicain sortant, M. Scott (facile de reconnaître Bush : un fils à papa riche mais minable, instrumentalisé par des gros industriels plutôt véreux !), est menacé par le montée en puissance d’une sénatrice démocrate de l’Idaho. Il y a trop d’intérêts, trop de fric en jeu, pour se permettre de laisser la Maison blanche à une gauchiste. Tous les coups sont permis, et quels coups ! Manipulations en tout genre, corruption à grande échelle, assassinats : le pouvoir, c’est sérieux !

   

Sous la plume de Beinhart, la « plus grande démocratie du monde » en prend pour son grade. Et si « le bibliothécaire » est bien une fiction (très efficace d’ailleurs, ça se lit d’une traite), la critique de la société américaine gangrenée par l’argent, le racisme et le fanatisme sonne juste. Les piques les plus acerbes sont finalement portées contre les medias, notamment audiovisuels, qui, loin de remplir leur rôle de contre pouvoirs, s’adonnent avec frénésie à une vaste entreprise de décervelage.

   

Comme quoi il n’y a pas que les intellectuels de la vieille Europe pour dauber sur Bush et sa bande…

       

 

 

Le bibliothécaire, Larry Beinhart, Folio Policier

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04 juin 2007

Un premier roman très prometteur : La Famille Lament, de George Hagen.

« Famille je vous hais ». Voilà un livre qui nous réconcilie, au moins partiellement, avec ce noyau primaire, l’origine de tant de névroses et de traumatismes. C’est vrai qu’elle nous plaît, cette famille Lament, ataviquement vouée aux voyages.

Ils ne tiennent pas en place, Howard le spécialiste des valves et Julia la peintre velléitaire, enrôlant leur progéniture dans un vaste tour du monde : Afrique du Sud, Rhodésie, Golfe Persique Angleterre, Etats Unis. Will, le fils aîné, Julius et Marcus, les deux jumeaux, suivent tant bien que mal ces parents excentriques et attachants, en quête d’un endroit où ils auraient enfin leur place : « Toute mon existence a consisté à aller d’un endroit à un autre. Trouver la bonne maison, ce n’est pas facile… ».

Le livre de Georges Hagen couvre les vingt premières années de Will (il naît à la fin des années 50), orphelin sensible et touchant, devenu Lament la suite d’une aventure abracadabrantesque qui ouvre le récit.

La Famille Lament, c’est un peu un « roman d’éducation », celui d’un jeune garçon qui n’était pas destiné à vivre et qui, justement, se cramponne à l’existence comme un beau diable. Nous le suivons année après année, partageons ses découvertes et ses déconvenues, rions à ses déboires, attendris par ses premiers émois amoureux et ses rêves d’ado. Autour de lui s’agite une pléiade de personnages haut en couleurs, de l’inénarrable grand-mère Rose  à l’étonnante Minna, des turbulents jumeaux aux copains infréquentables.

La critique sociale n’est pas absente de ce premier roman qui dénonce les ravages de la ségrégation, du racisme et de l’exploitation. Cette mini-épopée, à la fois loufoque et dramatique, menée à bon rythme, n’est pas sans rappeler le John Irving d’un Monde selon Garp.  Il est difficile de ne pas être conquis.

 La Famille Lament, par George Hagen

Editions 10/18

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10 mai 2007

Lisez GROZDANOVITCH !

Grozdanovitch est un type bizarre. Champion de tennis, de squash, puis d’échecs, il a attendu près de 50 ans pour se consacrer à sa grande passion, l’écriture. Pendant de longues années, ce monsieur a noirci de petits cahiers, emplis de notations diverses, de saynètes prises sur le vif, de maximes, de citations. Il y a peu, il décidait de rendre public ses pensées et anecdotes dans un premier recueil, Petit traité de désinvolture (José Corti). Un petit chef d’œuvre, une pièce d’orfèvrerie : le style est impeccable, le ton d’une grave légèreté.

Depuis ce coup de maître, l’ancien sportif a récidivé par deux fois. Avec Rêveurs et nageurs (José Corti) puis aujourd’hui « brefs aperçus sur l’éternel féminin », Grozdanovitch poursuit sa route singulière. De courts récits, servis par un formidable sens du croquis, par une plume alerte et un vrai sens de l’humour.

Dans son dernier opus, les femmes sont à l’honneur. Pour savoir qui, « au bout du compte, de l’éphémère vanité masculine à l’éternel féminin, mène le jeu ». Petites filles, mémères intarissables, « impudentes amazones », vierges effarouchées et demoiselles neurasthéniques : l’auteur puise dans ses souvenirs pour nous offrir un panorama complet de la gent féminine. Avec une élégance rare, qui n’empêche pas un soupçon de grivoiserie.

 Oui, il faut lire au plus vite ce grand styliste, ce gai mélancolique à la culture encyclopédique.

 « Et le vent, tel un vieux pope radoteur, poursuivit son soliloque le long des rues désertes. »

 Brefs aperçus sur l’éternel féminin.

Denis Grozdanovitch, Robert Laffont, 19 euros

 

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19 mars 2007

du nouveau sur George Orwell

De Georges Orwell, le lecteur français connaît surtout le prophétique 1984, terrifiante description de la société totalitaire et  La ferme des animaux, satire féroce du monde soviétique. Pourtant, la vie et le travail du romancier britannique, mort en 1950, ne sauraient se résumer à ces deux chefs d’œuvre. Auteur prolifique, journaliste talentueux, militant jusqu’au bout, Orwell (de son vrai nom Eric Blair) est une figure admirable et lucide. La réédition de l’opuscule de Simon Leys, « Orwell ou l’horreur de la politique », constitue une excellente introduction à la redécouverte d’un grand auteur.

 Dans ce petit essai, Leys va à l’essentiel. Il s’agit, pour lui, de tordre le cou à un certain nombre d’idées reçues. En rappelant d’abord qu’Orwell n’est pas l’auteur d’une seule œuvre, si visionnaire soit-elle : de nombreux ouvrages précèdent 1984 et méritent s’êtres lus et étudiés. Autre mérite du livre de Leys : on y apprend qu’Orwell n’a pas toujours été un écrivain engagé. Au contraire, on peut même parler de « conversion tardive », tant il est vrai que ses premiers livres sont « singulièrement apolitiques ». Orwell flirte avec le journalisme, le « roman sans fiction » que Truman Capote se targuera plus tard d’avoir inventé. « Dans la dèche à Paris et à Londres », son premier livre, témoigne d’une formidable attention à la réalité sociale.

 Une fille de pasteur, qui paraît aujourd’hui aux éditions du Serpent à Plumes, appartient également à la première période orwellienne. Ce roman, publié en 1935, raconte les (mes)aventures de Dorothy, fille d’une pasteur austère et diablement pingre. Elle mène, dans sa province reculée, une vie terne et répétitive, ponctuée par les visites aux rares paroissiens et d’innombrables travaux ménagers. Courtisée par un vieux beau un peu lubrique, elle se retrouve soudain amnésique, perdue dans Londres, tenaillée par la faim. Commence alors une logue et éreintante plongée dans la misère, véritable descente aux enfers au cours de laquelle elle fréquente clochards, vagabonds et autres créatures interlopes. Si l’intrigue est parfois un peu tarabiscotée, Orwell excelle dans la description de la vie des « working poors » et des miséreux. Le récit de la récolte du houblon, magnifiquement écrit, est le meilleur passage du roman : Dorothy va partager, quelques semaines durant, le sort des travailleurs saisonniers, exploités et sous payés. Le retour dans les bas fonds de Londres précipite un peu plus la dégringolade sociale. En voie de clochardisation, elle ne doit son salut qu’à l’aide discrète de sa famille, qui la tient cependant à l’écart en raison des explications scandaleuses données à sa fuite subite du domicile paternel. Elle est finalement engagée dans une école privée : l’occasion pour Orwell de lancer une charge violente contre ces établissement dans lesquels « la seule chose qui compte, ce sont les droits d’inscriptions ». Une charge non dénuée d’humour, comme en témoigne cette séquence au cours de laquelle les parents d’élèves, soutenus par la directrice de l’école protestent contre cet auteur pornographique inconnu  qu’est…Shakespeare.

 Le véritable tournant « politique » de George Orwell, c’est 1936. De sa participation à la guerre d’Espagne (voir le magnifique Hommage à

La Catalogne

), il est ressorti écoeuré par le stalinisme. Et il le fait savoir. Ce qui lui vaudra des inimitiés solides dans les rangs de la gauche.

 Dorénavant, Owell ne cessera plus de s’intéresser à la politique : comme l’écrit Leys, celle-ci doit mobiliser notre attention « à la façon d’un chien enragé qui vous sautera à la gorge si vous cessez de le tenir à l’œil ».

 Cette vigilance, elle doit s’exercer contre tous les régimes qui menacent la liberté, contre toutes ces « malodorantes orthodoxies qui rivalisent pour faire la conquête de votre âme ».

 De cette feuille de route naîtront

la Ferme

des animaux et 1984. Deux immense livres dans lesquels Orwell fait la synthèse entre ses convictions et ses objectifs esthétiques : « Pour écrire dans une langue simple et forte, il faut penser de façon intrépide, et du moment que l’on pense de façon intrépide, on ne saurait plus être politiquement orthodoxe ».

Une absence d’orthodoxie qui dérange. Orwell sera l’objet d’attaques grotesques, auxquelles Leys apporte un démenti convaincant : « On ignore trop souvent que c’était au nom du socialisme qu’il avait mené sa lutte anti totalitaire, et que le socialisme, pour lui, n’était pas une idée abstraite, mais une cause qui mobilisait tout son être et pour laquelle il avait d’ailleurs combattu et manquer se faire tuer durant la guerre d’Espagne ». Leys est autant affligé par les procès ignominieux venus des staliniens que de la tentative de récupération posthume dont Orwell est victime: penseur et contempteur du totalitarisme, l’auteur a quelquefois été enrôlé dans les rangs des conservateurs ou des anticommunistes primaires. Total contresens ! Homme de gauche, socialiste actif, Orwell est simplement un homme assoiffé de vérité et de liberté. A redécouvrir d’urgence.

 
Orwell ou l’horreur de la politique, Simon Leys, Plon

 Une fille de pasteur, George Orwell, Le serpent à plumes.

(article parue dans le mensuel de l'OURS)

 

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21 décembre 2006

(Re)découvrir Paul Nizan (1905-1940)

L’Histoire est riche de destins brisés, de vies prometteuses prématurément fauchées. En 2005, on commémore le centenaire de la naissance de Paul Nizan, mort au front en 1940. Si le jeune et brillant écrivain n’est pas méconnu, son œuvre n’a pas encore le succès qu’elle mérite. 

Certes, ses principaux livres sont disponibles en poche. Mais il est temps qu’on remette Nizan à la place qui est la sienne : tout en haut, aux côtés de Sartre ou d’Aragon. La réédition de la biographie de Pascal Ory (Nizan, le destin d’un révolté), la publication de ses nombreux articles littéraires et politiques (tome 1), devrait y contribuer.

 Oui, il est urgent de redécouvrir la personnalité et l’œuvre de ce révolté dont le style sec et percutant fait mentir « le lieu commun paresseux selon lequel l’écriture incisive, à la fois légère et cruelle, serait l’apanage des écrivains de droite » (Pascal Ory, p.170).

Révolté, Nizan n’a jamais cessé de l’être. A Normale Sup, où il est inséparable de Sartre (on les appelait « Nitre et Sarzan ») et condisciple de Raymond Aron, il enrage contre le conformisme et la bien-pensance (les Chiens de garde témoigneront de cette hargne inextinguible). Professeur de philosophie, il fuit la petite bourgeoisie de province qu’il assassinera dans sa trilogie romanesque

Entre temps, Nizan part au bout du monde, à Aden, histoire de quitter l’Occident. Il en reviendra métamorphosé, bouleversé par les conséquences de l’exploitation colonialiste, furieusement anti-capitaliste. De cette expérience fondatrice naîtra Aden Arabie, véritable brûlot, livre incendiaire et incandescent dont on connaît les célèbres premières phrases : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». « Littérature enragée plutôt qu’engagée », écrit son biographe avec justesse.

« On ne peut vivre qu’au sein d’un mouvement qui accuse le monde- l’acceptation égale la mort. » Fort de cette conviction, Nizan vient au communisme comme un croyant à Dieu. Après bien des hésitations (il flirte avec le faisceau de Valois), il se jette à corps perdu dans cette « Eglise » qui exige soumission et obéissance de la part de ses fidèles. Nizan met ses doutes au placard, devient un stalinien sourcilleux, organise des colloques d’écrivains en URSS, écrit et anime les quotidiens et revues proches du PC. 

 Sa vie bascule après la signature du pacte germano-soviétique et l’invasion de la Pologne. Nizan rompt avec le parti, qui ne lui pardonnera jamais. Tué à la frontière belge, dés le début de l’offensive allemande de mai 40, il ne bénéficiera pas de l’indulgence post mortem de ses anciens camarades. Une incroyable cabale, dans laquelle Aragon s’est scandaleusement commis, le fera passer, après guerre, pour un traître et un informateur de la police. Sa femme, Henriette, et quelques amis, mettront en pièce ces accusations ridicules. Mais, dans la France d’après 1945, l’hégémonie intellectuelle du parti communiste est incontestée. L’œuvre de Nizan est progressivement occultée. Ce n’est qu’en 1968 qu’on commence à l’exhumer : n’incarne-t-il pas à merveille cette figure de la jeunesse insolente et rebelle qui fait battre le cœur de la France en ce mois de mai ?

 

Là encore, Ory trouve les mots justes : « Appelons-le, faute de mieux, le révolté. Non pas le révolutionnaire, si l’on admet que le révolté remet toujours en question le sens de la révolte, quand le révolutionnaire se métamorphose en homme d’ordre sitôt que les lendemains se mettent à chanter »

 Pamphlétaire flamboyant, romancier politique, philosophe à l’occasion, journaliste infatigable, Nizan est un étonnant touche-à-tout. Puissions nous, cent ans après sa naissance, redonner à son oeuvre ce qu’il perdit si vite : la vie.

  

Nizan, destin d’un révolté. Pascal Ory, Editions Complexe, 19, 90 euros

Articles littéraires et politiques, tome 1, Editions Joseph K, 30 euros.

 

Les romans Paul Nizan sont en édition de Poche.

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22 novembre 2006

Un grand écrivain russe : Evgueni Zamiatine (1884-1937)

« Dans les autres pays, on admire les écrivains, chez nous, on leur casse la gueule ». Evgueni Zamiatine sait de quoi il parle: après avoir tâté de la geôle tsariste, il fut également emprisonné par ses amis bolcheviques ! Les blancs comme les rouges ne lui pardonnaient pas d’être un écrivain libre, truculent et caustique!

 
A la lecture du superbe Au diable Vauvert, on comprend que les censeurs apprécièrent moyennement ce frère de Gogol à la plume alerte et dévastatrice. Dans cette histoire, mi loufoque, mi tragique, des officiers russes, confinés dans une garnison du bout du monde, tuent le temps en se livrant à d’invraisemblables jeux et banquets. Le héros qui se retrouve précipité dans cet univers brindezingue aura du mal à se faire accepter, connaîtra l’amour, la peur et le désenchantement.

 
Louons les éditions Verdier de publier ce récit (suivi d’Alatyr, du même acabit), dans une traduction magnifique. Car ce qui impressionne au premier chef chez Zamiatine, c’est un style inimitable : une savoureuse restitution du langage oral, une science achevée de la musique et du rythme, des images follement originales : « La paume d’ Andreï Ivanytch s’enfonça dans une espèce de blanc-manger, dans la gelée de fécule dont étaient faites les joues flasques de Glousliaïkine. C’était répugnant : il en avait la main toute barbouillée »

 Ajoutons que notre russe a le génie de la comparaison décalée: « Dans les forêts déboisées, on rencontre des clairières où subsistent trois arbres oubliés. Leur présence rend l’ensemble plus laid et plus vide encore. C’était également l’impression que laissait le salon de la générale ».

 
Et un immense talent pour camper d’un trait un personnage : « Il y a en chaque homme un trait qui, au premier coup d’œil, le distingue de mille autres. Chez Andreï Ivanytch, c’était un front large et vaste comme la steppe. »

 Il est temps de (re)découvrir cet « hérétique chronique » !

 Evgueni Zamiatine, Au diable Vauvert,

Editions Verdier, 12, 50 euros.

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28 septembre 2006

Marge brute, ou l’enfer capitaliste

 

 

Surtout, ne pas se laisser déconcerter par la forme. Si le premier roman de Laurent Quintreau se lit d’une traite, il surprend au premier abord. Onze longues phrases (11 parties, soit les neuf cercles de l’enfer de Dante plus le purgatoire et le paradis) ponctuées par de seules virgules. Une série de flux de conscience, de monologues qui restituent les tempêtes crâniennes de cadres sup pressurés, rassemblés pour le traditionnel « brainstorming » de la matinée.

 

Onze dirigeants d’une grande entreprise qui se jaugent, se dévisagent, se méprisent, se combattent et se tueraient si cela était possible.

 

En 120 pages, Quintrau fait plus que n’importe quel manuel d’alter-économie. Il montre la brutalité du monde capitaliste contemporain, la réduction des relations humaines à des rapports marchands, le primat absolu du cynisme et de la force, la prostitution généralisée, la frustration et la crainte de l’humiliation permanente.

 

Si Marge Brute dénonce les effets d’un système qui traite les salariés comme des kleenex, il a le mérite de décrire aussi les ravages de l’idéologie dominante (une sorte de néo-darwinisme) sur les cerveaux de ceux qui se croient un peu vite des « décideurs ». En réalité, chacun d’entre eux, si puissant soit-il, passe autant de temps à trembler qu’à faire trembler, et perd autant d’énergie à humilier qu’à être humilié. Dans l’enfer capitaliste, il n’y a ni répit ni espoir de salut. On perçoit malgré tout, chez ces salauds ultramodernes, une sorte d’aspiration enfouie à une autre existence, plus fraternelle et moins épuisante. Mais Quintreau ne dit pas, en tout cas pas vraiment, comment échapper au cauchemar.

 

Marge brute,

Denoël, 13 euros. 

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