Le Parti Socialiste a offert, pendant quelques semaines, un spectacle navrant. La crise qu’il traverse a des racines idéologiques et stratégiques. Mais son mode d’organisation y est aussi pour quelque chose.

Il est un peu facile de hurler avec les loups. La presse s’en est donnée à cœur joie, multipliant les témoignages sur « la triche », déplorant « le choc des égos » que les journalistes adorent pourtant mettre en scène. 

Bien sûr, il faut dénoncer et éradiquer la fraude, que certains (et pas seulement les cadres socialistes) découvrent aujourd’hui après s’en être accommodés pendant des décennies. Mais la triche, secret de polichinelle au PS, reste marginale et surtout, concentrée dans certaines fédérations. La vérité, c’est que le Parti socialiste devrait s’enorgueillir d’un un processus de sélection des dirigeants et des candidats dix fois plus transparent et démocratique que n’importe quel autre grand parti français.

Il est plaisant de voir l’UMP, traversée de mille haines recuites (Clearstream illustre à quel point la droite est capable d’aller loin dans la détestation et le flingage), les placards remplis de cadavres, faire la leçon aux socialistes. Caporalisé, ultra-hierarchisé, le parti du président assume son héritage bonapartiste (seule dépasse la tête du chef charismatique) ripoliné avec des gadgets technologiques (l’adhésion et le vote via internet).

Au contraire, la gauche a dans ses gênes (depuis 1905, puis après 1920 à la SFIO) le goût de la discussion qui explique notamment le recours à la proportionnelle pour départager les motions d’orientation.

Le pluralisme est au centre de l'identité du parti socialisme. Les périodes où le débat semblait tari et où les statuts limitaient l’expression de la diversité politique, comme dans les années 1960, sont aussi celles des scissions, du déclin militant et électoral. Au contraire, les discussions parfois vives des années 1970 n'ont jamais gêné, bien au contraire, ni le militantisme de terrain, ni les rapports avec le reste de la gauche, ni la progression électorale du Parti.

Ce qui a pourri le débat au PS, c’est l’obsession présidentielle et l’acceptation progressive des institutions de la Vème République. Le recours au « suffrage universel » des militants pour désigner le premier secrétaire a été jadis encensé par des commentateurs incultes. La réalité, c’est que cette réforme a instillé durablement le poison de la personnalisation (et son corollaire, la dépolitisation) dans une organisation qui était parvenue jusqu’alors à en contenir tant bien que mal les effets néfastes.

Comme dans la vie politique française depuis 1962, nous avons constaté la montée en puissance de l’exécutif (le secrétariat national) au détriment du législatif (le conseil national, représentatif des courants de pensée), l’instauration d’une forme de « parlementarisme rationalisé » (la limitation du droit d’amendement pour les sensibilités minoritaires à l’occasion des conventions nationales par exemple), l’avènement du « fait majoritaire » (les premiers secrétaires fédéraux membres de plein du droit du conseil national pour limiter le poids des « courants »), le recours au « référendum interne », etc…Ultime rebondissement : le PS a loupé de peu (102 voix) la cohabitation : une premier secrétaire élue confrontée à une majorité franchement hostile (70% de membres du CN environ)!

Ainsi, les socialistes ne se sont pas contentés d’accepter les institutions de la Vème République. Ils en ont importé les principales caractéristiques au sein de leur propre organisation.

Les initiateurs de la réforme de 1995 (Lionel Jospin en tête), trop politiques et trop rationnels, pensaient que l’élection du premier secrétaire au suffrage militant permettrait simplement de conforter symboliquement une personnalité à la tête d’une majorité politique claire. C’est ce qui se produisit en 1997, à l’issue du congrès de Brest, quand François Hollande fut élu par près de 92% de voix (la motion dont il était le premier signataire avait réalisé près de 85%). Il s’agissait là de donner au nouveau chef du PS, choisi par son prédécesseur devenu premier ministre, un supplément de légitimité. Les expérimentateurs hasardeux n’avaient vraisemblablement pas songé au cas de figure que nous vivons aujourd’hui. Celui dans lequel, à l’occasion d’une triple crise (idéologique, électorale, de leadership), le parti se retrouve divisé en quatre motions principales (dont aucune n’atteint 30%) qui n’arrivent pas à se mettre d’accord au sein d’une commission des résolutions.

Bien sûr, les plus anciens évoquent le souvenir de Rennes (1990), ses funestes divisions, sa guerre des chefs, et l’absence de majorité au sortir du congrès. Mais à l’époque, il n’y avait pas de deuxième et troisième tour. Admonestés par François Mitterrand, soucieux de garder une crédibilité au pouvoir (avec le succès que l’on sait !), les hiérarques avaient provisoirement interrompu leurs querelles en reconduisant Pierre Mauroy, à la tête d’une équipe légèrement renouvelée.

Le PS d’aujourd’hui est dans l’opposition, et ne peut se raccrocher à aucune figure tutélaire. Surtout, les règles de désignation du premier secrétaire ont changé. Ainsi, dès le lendemain de Reims, les militants ont été chargés d’arbitrer une crise politique via un vote sur les personnes, déconnecté au moins partiellement des débats idéologiques. Chacun espérait que les militants règleraient les problèmes en lieu et place des délégués. Les partisans de Ségolène Royal rêvaient même à haute voix d’un scénario de type gaullien : un plébiscite pour mettre un terme à un conflit politique.

Ironie de l’histoire, les votes du 20 et 21novembre n’ont rien tranché ! Au contraire, le PS a failli se ridiculiser en rejouant la présidentielle américaine de 2000. La décision du Conseil National du mardi suivant a au moins eu le mérite de faire vivre, pour un temps encore, cet équilibre fragile entre logique parlementariste et logique présidentialiste. Car le dernier mot est finalement revenu au « Parlement du PS », comme au bon vieux temps du « parti d’Epinay » !

L’ancien chantre de la VIème République, Arnaud Montebourg, est désormais chargé, auprès de Martine Aubry, de la « rénovation » du PS. Il serait bon qu’il se penche sérieusement sur la question du mode de fonctionnement de notre organisation.