Qui reprochera à François Bayrou de tenter sa chance ? Alors que la politique de Sarkozy fait des ravages, la gauche, et singulièrement le PS, peine à incarner une opposition crédible. Obsédés par l’élection présidentielle, les leaders socialistes susceptibles d’y concourir se sont jetés à corps perdu dans la préparation du congrès de Reims. Comme souvent hélas, les questions de fond sont passées à l’arrière plan. Le stylo est délaissé au profit de la calculette, les mécaniciens en chef élaborent des cartels improbables, les alliances se font et se défont en l’espace d’une journée. La presse s’en délecte tout en faisant mine de s’en désoler.

Dans ce contexte réjouissant, le leader du MODEM, pourtant considérablement affaibli depuis la présidentielle de 2007, se sent pousser des ailes. Non content de cogner à bras raccourcis sur Sarkozy, Bayrou invite les socialistes raisonnables (ceux qu’il estiment comme tel en tout cas) à un « large rassemblement » électoral. Les principaux intéressés ne sont pas, pour l’instant, tombés dans le piège. Seuls certains proches de Ségolène Royal proposent de remettre à l’ordre du jour le flirt esquissé entre les deux tours de l’élection présidentielle.

Pourtant, la question de l’alliance au centre est loin d’être tranchée. A l’occasion des municipales de mars dernier, de nombreux élus ont franchi le cap. Liste commune avec le MODEM dès le premier tour, fusion entre les deux tours, configurations en tout genre (avec le PCF, sans le PCF, sans les Verts, etc…) : faute d’avoir collectivement élaboré une position sur le sujet, les règles du « chacun pour soi sur mon micro territoire » et du « cas par cas » l’ont emporté, comme au bon vieux temps de la SFIO.

Peut-on en rester là ? Evidemment non. Il est inconcevable qu’un parti de gouvernement comme le PS s’exonère d’une réflexion approfondie sur les questions stratégiques. Certes, de bons esprits tentent de ménager la chèvre et le chou : au niveau local, tout est permis, au niveau national, l’union de la gauche reste le sésame pour la victoire. Bayrou, qu’on a tort de sous estimer, a compris que l’hypocrisie avait des limites. En lançant son invitation à la veille du début du congrès de Reims, le chef du MODEM veut semer le trouble dans les rangs socialistes. Et faire sortir du bois ceux qui militent pour l’avènement d’un centre gauche moderne, les promoteurs du mariage entre social démocratie et démocratie chrétienne. Le vieux rêve de Jacques Delors est de nouveau à l’ordre du jour. Les rédactions vont adorer. En ce qui concerne les électeurs, on demande à voir.