le blog d'Emmanuel Maurel

actualités, politique, littérature, culture

29 mai 2008

tout est possible!

En voilà un débat comme on les aime! En voilà une controverse rafraîchissante! Bertrand Delanoë est un pro de la communication. Rien de tel, en effet, pour lancer un bouquin,  qu'une bonne vieille polémique de derrière les fagots. Agiter le chiffon bleu du « libéralisme » devant un parterre de socialistes, l'effet est garanti. Depuis une semaine, les commentaire s'affolent. Et nous resservent une soupe.  Oui, évidemment, on peut être socialiste et libéral, écrivent doctement les éditorialistes. Oui, il faut saluer le « courage », l' « audace » de cet élu de terrain qui n'hésite pas à bousculer les conformismes d'une gauche confite dans ces certitudes archaïques... j'en passe et des meilleures.

Les ami du maire de Paris se font exégètes. « Attention, si Delanoë emploie ce terme, c'est parce qu'il est favorable....aux libertés politiques et sociétales ». Immense nouvelle, intense rénovation : les socialistes français se convertissent donc à la défense de la démocratie. Il était temps! Il paraît qu'il y a des gogos pour croire à cette version : comme si le congrès de Tours (1920) n'avait pas déjà tranché la question! Comme si, au cours de son histoire tumultueuse, la gauche française n'avait pas fait la preuve de son attachement à la liberté, à la création de nouveaux droits!

Cette explication de texte ne trompe personne, et Delanoë est trop intelligent pour ne pas utiliser un terme à bon escient. Il sait que le libéralisme, dans l'opinion commune française, désigne une doctrine économique selon laquelle il ne faut pas entraver la libre concurrence et le jeu du marché. Il sait que le libéralisme économique s'accommode mal de la volonté de régulation et de redistribution des richesses qui fait le coeur de l'idéologie traditionnelle de la gauche. D'ailleurs, il enfonce le clou : « je préfère la notion de justice à celle d'égalité » (petit clin d'oeil à John Rawls, idéologue de référence de la gauche moderne).

Au delà d'une polémique largement artificielle, Delanoë envoie un signal. Aux décideurs et aux commentateurs, il indique qu' il en est, lui aussi, du camp de la modernité et de la réforme! Le même que celui de Rocard jadis, des zélateurs de  la gauche américaine (hier) et du social-libéralisme européen (aujourd'hui). On pourra compter sur lui pour dépoussiérer le PS, le débarrasser de son « surmoi  révolutionnaire ». C'est l'essentiel.

Accessoirement, cette affaire nous aura donné l'occasion de rigoler un peu. Ségolène Royal se paie ainsi le luxe de doubler son concurrent par la gauche. L'ancienne adepte de la triangulation blairiste, la championne de l'alliance au centre vient ainsi de condamner la tentation « d'aller piocher chez  la droite son idéologie et son vocabulaire ». Et Julien Dray redevient marxiste! Tout est possible!

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21 mai 2008

diversion

Un an après son élection, Sarkozy est à la peine. Déroute aux élections locales, image dégradée, sondages catastrophiques, couacs gouvernementaux à répétitions, tensions dans son propre camp :  à moins de deux mois de la présidence française de l'Union européenne (censée redorer son blason), le président de la république est considérablement affaibli.

Pour restaurer son autorité défaillante, Sarkozy tente le tout pour le tout. Il choisit de passer à la vitesse supérieure et de redoubler en brutalité. D'où les offensives sur le temps de travail, les retraites, l'éducation. A chaque fois, c'est la même stratégie, riche en provocations (voir les récentes déclarations de Devedjan sur la durée légale), obéissant au même objectif : dresser les Français les uns contre les autres. La droite raffole en effet de ce procédé : travailleurs contre chômeurs, salariés du privé contre fonctionnaires, parents contre profs, il faut diviser pour imposer ses vues, agir au nom des uns (qui n'ont parfois rien demandé) pour casser les revendications des autres. 

De ce point de vue, la réaction de l'exécutif au mouvement social des enseignants est exemplaire. Plutôt que de faire semblant de répondre à leurs légitimes inquiétudes (refonte des programmes sans concertation et coupes massives dans le budget de l'éducation nationale avec plus de 10.000 postes supprimés), le gouvernement en appelle à la résistance des familles contre ces salauds de grévistes.

D'où l'opération de la semaine passée, au cours de laquelle les communes ont été sommées de mettre en place un service d'accueil des enfants les jours de grève. Les commentateurs, traquant avec gourmandise la moindre déclaration de parents évidemment gênés par le mouvement, ont passé sous le silence l'énormité de la manoeuvre consistant à demander aux fonctionnaires territoriaux de briser la grève des fonctionnaires d'État! la droite ne recule devant rien! Et persiste, en annonçant, à l'instar de ce qu'elle fit dans le domaine des transports (avec un succès très mitigé), le dépôt d'une loi sur le « service minimum de l'éducation ».

Cette diversion marchera peut être un temps. Pas au delà de la prochaine rentrée scolaire, en tout cas, au cours de laquelle les « usagers » du service public de l'éducation nationale mesureront les conséquences concrètes des réformes de Xavier Darcos

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14 mai 2008

tintin le rouge

Les puissants aiment que les choses soient en ordre. Rien de pire que les incertitudes. Les grands amateurs de la précarité pour le monde du travail détestent par dessus tout la précarité de la vie politique. Ils veulent du solide : un paysage d'une grande fixité, sans risque d'éclatement des frontières. D'où ce rêve longtemps caressé : une gauche durablement coupée en deux. Une fraction non négligeable vouée à la seule contestation, une majorité destinée à la gestion.

Longtemps, la césure entre le PCF et les socialistes a permis la domination de la droite. La stratégie d'union de la gauche, combattu avec une violence inouïe par les « modernes » autoproclamés de l'époque, a fait turbuler le système. Mais celui-ci a des ressources. En témoigne l'instrumentalisation actuelle du très médiatique Olivier Besancenot et de son projet de parti anticapitaliste. N'importe quel socialiste avancerait le quart des propositions (plutôt modérées) du leader de la LCR, il serait immédiatement voué aux gémonies, qualifié d'archaïque, de sectaire, de ringard. Ici, rien de tout cela. Besancenot est jeune (ah, folle jeunesse), frais, neuf, gentil. Ses intentions sont pures, ses coups de gueule salutaires.

Le point d'orgue de cette campagne (autant utiliser le bon mot), ce fut évidemment cette après midi chez Drucker. Cela nous a valu quelques moments de franche rigolade : l'animateur du dimanche  consulte frénétiquement ses fiches pour y vérifier le niveau du SMIC (surtout, éviter de rajouter un zéro!), il s'attendrit devant ces petites gens, pour une fois présentes sur son plateau, qui le regardent peut être chaque semaine mais qu'il croise rarement. Besancenot est un « surdoué », c'est Drucker qui le dit (un avis d'expert).  Mais surtout, Besancenot est sympathique. Et pour cause : il ne veut pas gouverner.

Pour les faiseurs d'opinion et les gardiens du temple bourgeois, c'est sa principale qualité. Gageons que si, par miracle, il affirmait sa volonté de travailler avec toute la gauche pour parvenir aux responsabilités et essayer de transformer la société, il se ferait copieusement insulter. Mais, malin, Tintin le rouge a donné des gages : il hait les socialos et attend sagement la révolution. Tout le monde peut dormir tranquille. D'une pierre deux coups : l'union des gauches étant  impossible, le PS se voit sommer par le club des éditorialistes d'aller chercher des alliés ailleurs. La modernité est au centre. La radicalité n'est acceptable que maniée par ceux qui jurent de ne jamais s'en servir.

Ultime coup de pouce : le pouvoir s'apprête à modifier les modes de scrutin, notamment pour les prochaines régionales : la proportionnelle à un tour, c'est bon pour la dispersion de la gauche.

Posté par Emmanuel Maurel à 18:03 - Actualité - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 mai 2008

plaisir de lire...

Pourquoi bouder notre plaisir ? Un livre agréable à lire, bien écrit, intelligent : voilà qui n’est pas si fréquent. Jean-Louis Gattégno,  l’auteur de Mortel Transfert, revient avec un opus savoureux,  Longtemps je me suis couché de bonne heure, publié en poche (collection Babel/Acte sud).

Le narrateur, Sébastien Ponchelet, est l’archétype du raté. Délinquant de troisième zone, il trouve, à sa sortie de prison, un emploi de manutentionnaire dans une maison d’édition du carrefour de l’Odéon. Il partage vaguement la vie d’une prostituée compatissante, flanquée de deux sauvageons braillards, dans un grand ensemble de banlieue. Bref, une vie pas glorieuse, pas passionnante non plus, ponctuée d’innombrables humiliations au bureau et de rapides et rares étreintes le soir.

Un jour pourtant, la vie de Sebastien change. Il tombe par hasard sur un manuscrit que le grand patron n’envisage d’éditer « qu’à compte d’auteur ». La première phrase, merveilleuse, mystérieuse, ne cesse de hanter notre antihéros, pourtant rétif au plaisir de lire : « longtemps, je me suis couché de bonne heure ». Toute ressemblance avec la Recherche du temps perdu n’est évidemment pas fortuite, et, Proust, s’il n’est jamais cité, est présent à toutes les pages,figure tutélaire du Créateur obsédé par son art, au point d’y fondre sa vie : « cet homme ne marchait pas, il écrivait ! Le monde autour de lui le captivait, il s’y arrêtait, le mettait en phrases. En phrases complexes, onduleuses, qui progressaient selon une trajectoire imprévisible ».

 

Véritable choc esthétique, cette découverte marque le début d’une vie nouvelle, au cours de laquelle Sébastien croise des faussaires de génie, démissionne avec fracas de son boulot, se retrouve avec un revolver dans la main, découvre la grandeur insurpassable de l’art et….rencontre l’amour.

Gattégno a suffisamment de talent pour parler de sujets profonds (la création, la réception de l’œuvre) avec légèreté et élégance. Et l’on recommande chaudement ce récit alerte, qui passe gaiement de l’intrigue policière à l’histoire d’amour, de la critique sociale à l’hommage littéraire.

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure »

Jean-Pierre Gattégno, Babel, 7euros.

Posté par Emmanuel Maurel à 15:42 - Lectures - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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