25 janvier 2008
Tout va très bien, madame la marquise
Et dire que certains y ont cru, à la « mondialisation heureuse »! Et dire qu'il existe encore une poignée de croyants (hélas, ils sont surreprésentés dans les cercles les dirigeants) à défendre, contre vents et marées, la merveilleuse efficacité du système économique actuel! Surtout ne toucher à rien : la marché se régule de lui même. Et les crises,si violentes soient-elles, sont un mal pour un bien. De saines périodes d'ajustement.
En 1991-92, faillite des les caisses d’épargne américaines. 1995-96, quasi-effondrement de la Corée du Sud, de la Thaïlande, de la Malaisie et de l’Indonésie. 1999-2001, explosion de la bulle internet. Aujourd'hui enfin, la crise de subprimes et ses conséquences. A chaque fois, ce sont les banques centrales qui épongent la dette ! A chaque fois, ce sont les salariés, les retraités ou les petits actionnaires qui trinquent. Pourtant, les Pangloss persévèrent.
Ainsi, la banque centrale Européenne garde le cap, préférant la lutte contre l'inflation au soutien à la croissance. Ainsi, le gouvernement. Car c'est la nouvelle de cette semaine: la France ne sera pas touchée. Voilà en tout cas le message délivré par madame Lagarde, tout sourire. La ministre de l'économie et des finances tient en effet à le faire savoir : cette crise mondiale n'affectera pas notre beau pays. Les hypothèses de croissance, les prévisions relatives au taux d'inflation, rien en doit être remis en cause. Parce que le gouvernement a relancé le pouvoir d'achat via le paquet fiscal et la « revalorisation du travail », nous voilà à l'abri des soubresauts boursiers. Avec Lagarde, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
15 janvier 2008
innovation
Parce que le sujet divise la gauche, faut-il s'interdire d'en parler? S'il s'agissait d'une question mineure, certainement oui. Mais le vote, en Congrès, d'une révision constitutionnelle permettant de ratifier un traité européen négocié à toute vitesse, cela n'a rien de secondaire.
Il y a deux ans, les Français et les Hollandais rejetaient le TCE, à une large majorité. Désireux de revenir sur ce qu'ils estimaient être un accident de parcours, les dirigeants de l'Union ont réécrit, à la hâte, un nouveau texte, dont on a déjà dit ici qu'il se contentait de reprendre, dans le désordre, les dispositions du précédent. Les principaux promoteur du « mini traité » n'en disconviennent d'ailleurs pas.
Nicolas Sarkozy, pressé d'en finir, soucieux d'éviter le suffrage universel sur cette question, a choisi de faire adopter le traité de Lisbonne par la voie parlementaire. La constitution lui en donne en effet le droit. A une réserve près. Si la majorité des 3/5 des membres du Congrès n'est pas atteinte, le texte soumis est soit retiré, soit soumis à référendum (l'article 89 de notre loi fondamentale n'oblige pas explicitement, en cas d'échec au Congrès, le chef de l'Etat à recourir au référendum).
Quelle a été la position -pour une fois unanime- du parti socialiste, et plus largement de la gauche, sur les modalités d'adoption du traité de Lisbonne? Celle qu'inspirait le simple bon sens démocratique. Ce que le peuple a défait, seul le peuple peut le refaire ou le défaire à nouveau. Tous les dirigeants ont défendu cette position simple et claire, à commencer par la candidate du PS à l'élection présidentielle. L'engagement a été maintes fois rappelé, quelquefois avec solennité : après le « non » du 29 mai 2005, le recours au référendum s'imposait. Qu'on soit partisan du texte de Lisbonne ou de son rejet, cette solution paraissait incontestable. Et d'une lumineuse logique : il paraît en effet difficile de justifier le contournement de l'expression directe du peuple souverain, même par l'intermédiaire de ses représentants.
Que Nicoals Sarkozy tente de passer en force en privilégiant la voie parlementaire en change rien à l'affaire. D'un seul point de vue numérique, le président de la République ne dispose pas d'une majorité suffisante pour faire passer la révision. Si tous les parlementaires de gauche décidaient d'honorer leur engagement (c'est à dire de voter « non » à la révision constitutionnelle), ils auraient les moyens politiques d'imposer une autre procédure de ratification.
Il semble cependant que cela ne sera pas le cas. Le vote de gauche sera éclaté et le traité de Lisbonne sera ratifié. Nous aurons l'occasion, ainsi, de vivre une première : l'annulation d'une décision du peuple par ceux qui sont censés le représenter. Pas sûr que cette innovation soit du goût des citoyens.
06 janvier 2008
paroles de chanoine
La parole présidentielle n'est pas rare. Il arrive parfois que l'on passe à côté de déclarations intéressantes. Nous confessons que nous ignorions jusqu'à peu le contenu discours de Latran, prononcé par le chef de l'Etat le 20 décembre, à Rome, au cours d'un cérémonie en présence de nombreux dignitaires catholiques. Comme tous les présidents avant lui, Sarko est devenu chanoine d'honneur de Saint Jean de Latran. Une façon, pour le Vatican, de rappeler que la France doit rester la fille aînée de l'Église. Mais, à la différence de ces prédécesseurs, le président s'est fendu d'une vraie déclaration d'amour pour l'église apostolique et romaine doublée d'une réflexion argumentée sur les liens entre religion et politique. Le texte prononcé vaut son pesant d'hosties;
Passé le rappel historique sur le baptême de Clovis et les racine chrétiennes de notre pays, Nicolas s'est lancé dans un vibrant éloge de la foi. Que le président soit croyant et se revendique comme tel, cela ne pose évidemment aucun problème. Mais qu'en tant que responsable politique, il se laisse aller à établir une véritable hiérarchie entre croyants et non croyants, voilà quoi a de quoi hérisser le poils des laïques que nous sommes. Jugez plutôt : « La République a intérêt à ce qu'il existe une morale religieuse. D'abord parce que la morale laïque risque toujours de s'épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n'est pas adossée à une espérance qui comble l'aspiration à l'infini. Ensuite, parce qu'une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la laïcité ».
Bel exemple de relecture historique : c'est la laïcité qui est susceptible de mener au fanatisme! La religion, elle, pacifique par essence et par la preuve, est parée de toutes les vertus. Au point de se voir assignée une mission qu'on croyait réservée la seule école publique et à la famille. Je cite à nouveau : «Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance ». N'était la date du discours, on se croirait revenu un siècle en arrière, au moment où les cléricaux tonnaient contre la Gueuse. Héritier des cléricaux, le président n'hésite pas à présenter la loi de 1905 comme une forme de violence faite à la religion. Le clergé aurait survécu aux foudres des fanatiques laïques que par « leur sacrifice dans les tranchées de la Grande Guerre » qui « désarmèrent l'anticléricalisme » ! Et le nouveau chanoine d'en appeler à une « laïcité positive » dont on imagine assez bien les contours.
Ce texte édifiant a provoqué, tout compte fait, assez peu de réactions. Il en dit long pourtant sur l'idéologie qui inspire lSarkozy. Et illustre une fois de plus, s'il le fallait, l'urgence d'une riposte organisée, vigoureuse, crédible, au desseins du président.
03 janvier 2008
sembat toujours
Cher lecteur, chère lectrice
Pour bien commencer l'année, citons Marcel Sembat dont on évoquait précédemment les superbes cahiers noirs : à la veille de l’unité socialiste de 1905, il rappelait l’importance de la diversité des courants de pensée dans le cadre de l’union : « vous ne voulez pas de l’unité dictatoriale du comité central qui était la paix dans la consigne, le silence dans les rangs ; vous voulez la vie, l’unité faite du concert des volontés individuelles libres. Donc c’est le choc de ces volontés, la lutte, le heurt, la bataille. Mais c’est l’énergie et la croissance et la vie »
un livre à ne pas manquer!
La France vit au ralenti, les estomacs sont lourds et les cerve
Les éditions Viviane Hamy ont en effet pris l’initiative de publier le journal intime de Marcel Sembat, une des figures les plus brillantes, les plus attachantes du mouvement socialiste du XXème siècle. Inutile de disserter sur l’injustice de l’Histoire, cette grande oublieuse, qui a longtemps refusé au député de Montmartre la postérité qu’il mérite. Grâce au courage d’une éditrice exigeante et aux efforts inlassables de Denis Lefebvre (le premier biographe, auteur d’une délicieuse postface) et de Christian Phéline (qui présente et annote le texte), les Cahiers noirs de Sembat, qui couvrent les années 1905-1922 sont désormais à la disposition d’un large public. Ils permettent de découvrir toutes les facettes d’un grand homme.
Avocat, responsable politique, dignitaire maçonnique, amateur d’art, collectionneur, écrivain, lecteur, journaliste, Sembat impressionne par la diversité de son talent. Bien sûr, c’est avant tout son itinéraire politique qui impressionne : député, ministre, il est de tous les combats, aux côtés de Jaurès et Guesde, puis de Blum (qui fut son chef de cabinet au ministère), spectateur et acteur de l’unification de la gauche française, du drame de 14, de la scission de Tours.
Mais l’intérêt des Cahiers noirs va bien au-delà de ce témoignage : ils retracent l’itinéraire intime d’un un homme féru d’art (il est l’ami de Matisse) qui, entre meetings en province et discours à la chambre, court les salons et les galeries. Ils révèlent un personnage complexe, sujet au doute et à l’insatisfaction, travailleur infatigable, passionné de littérature et de psychologie. Enfin, et ce n’est pas l’aspect le plus négligeable, ils nous font partager la vie quotidienne d’un grand voyageur et d’un amoureux insatiable (omniprésence de sa femme Georgette, artiste, qui se suicidera 12 heures après la mort de Marcel, en 1922). Procurez vous les Cahiers noirs : vous ne regretterez pas ce compagnonnage !
La France vit au ralenti, les estomacs sont lourds et les cerve
Les Cahiers noirs, Marcel Sembat,
Viviane Hamy, 29 euros
