« Bayrou en rêvait, Sarkozy l’a fait ». La presse enamourée ne tarit pas d’éloge sur l’ « ouverture » à la mode UMP. Il est vrai que le nouveau président possède l’art de transformer une opération de débauchage en symbole politique. Cela ne durera pas plus d’un mois : c’est juste suffisant pour marquer les esprits avant les législatives. Car évidemment, la manip obéit avant tout à un impératif électoral : amplifier la victoire et, accessoirement, écraser le Modem de Bayrou. Histoire d’avoir de solides marges de manœuvre pour gouverner tranquille.

La gauche ne doit pas être gênée par l’ouverture, au contraire. Celle-ci lui fournit des arguments politiques pour la campagne mais aussi l’occasion de réfléchir à sa reconstruction.

Arguments de campagne d’abord. Ce qui frappe chez Bernard Kouchner comme chez Jean-Pierre Jouyet, c’est qu’ils incarnent, chacun à leur manière, un courant de pensée que les Français ne cessent de rejeter dans les urnes.

Kouchner doit sa popularité à son engagement humanitaire et à son courage incontestable sur le terrain. Mais sur le fond, il est l’archétype de l’ancien gauchiste reconverti au libéralisme et à l’atlantisme, le symbole de cette dégénérescence des soixante huitards que Sarkozy n’a cessé de dauber pendant la campagne électorale. L’ancien ministre de Jospin était l’un des seuls, au nom du devoir d’ingérence, à approuver l’intervention américaine en Irak.

Jouyet est moins flamboyant. C’est le technocrate deloriste dans toute sa splendeur, converti depuis des lustres à la société de marché, un de ces docteurs de la foi pour qui le « non » au TCE était une hérésie incompréhensible inspirée par le diable. Maigres prises de guerre en réalité que ces deux représentants de la pensée dominante de la bonne société, à laquelle Sarko prétendait tourner le dos.

Le plus intéressant dans ce débauchage, finalement, c’est ce qu’il révèle sur la pensée stratégique d’une certaine gauche. Entre les deux tours de la présidentielle, les beaux esprits avaient multiplié les appels au « dépassement des frontières », à l’avènement d’un centre gauche moderne et sexy. Kouchner et Jouyet était parmi les principaux promoteurs de cette formule magique. Leur itinéraire est logique : le centre, c’est l’antichambre de la droite.