Une élection présidentielle, c’est comme un bon polar. Il faut du suspense, des rebondissements, de nombreuses victimes et un épilogue imprévisible. D’où la création récurrente d’un « troisième homme », qui n’est pas assuré de figurer parmi les survivants mais qui, un temps, amuse la galerie et fait vendre du papier. En 2002, lassés d’avance par le duel annoncé entre Chirac et Jospin, les commentateurs, les instituts de sondage (mais aussi, il faut bien l’avouer, les Français) avaient déjà cherché à installer un troisième candidat susceptible de faire « turbuler » le système. On annonçait Laguiller ou Chevènement (qui tutoya les 15% dans les enquêtes) : ce fut finalement Le Pen qui coiffa tout le monde au poteau, y compris Jospin.

 
Cette année, dans le rôle de la « surprise du chef », François Bayrou tient indiscutablement la corde. Bayrou, c’est le grand frisson du mois de mars. Les medias sont masos : le centriste en vogue a bâti une bonne partie de sa notoriété actuelle sur la critique véhémente des faiseurs d’opinion, souvent acoquinés avec des grands groupes industriels. Contestés comme rarement, les éditorialistes et autres présentateurs se pâment pourtant devant le coriace béarnais qui ne cesse de grimper dans les sondages, au point de dépasser les 20% !

 Sur le fond, les propositions de Bayrou n’ont rien d’original ou de révolutionnaires. Au contraire, il se borne à reprendre les positions traditionnelles, ancrées à droite, de sa formation politique : lutte contre la dette publique, baisse des charges sociales, fédéralisme européen, économie sociale de marché rebaptisée « social-économie ». Pas de quoi fouetter un chat.

 Et pourtant, il faut prendre au sérieux le phénomène Bayrou. Rien de plus contreproductif que le mépris (la sortie de Simone Veil, condescendante, presque vulgaire, coûtera à Sarkozy) ou l’indifférence feinte. Il s’agit d’analyser lucidement le phénomène. Si Bayrou progresse, c’est d’abord parce que les deux principaux candidats ne convainquent pas leur électorat respectif, notamment leur frange populaire. Mais ce qui nourrit surtout le vote UDF, c’est le rejet et la lassitude. Rejet du système et de ses locataires éternels, rejet du bipartisme aussi, lassitude par rapport à la compétition traditionnelle UMP (ex RPR)/ /PS. Bayrou, et c’est cela qui est hallucinant, parvient pour l’instant à accréditer l’idée selon laquelle il est le candidat « anti-système », méprisé par les puissants et les pouvoirs constitués. C’est le « syndrome Astérix », qui fonctionne plutôt bien dans notre pays.

 Pour lutter contre cette fabuleuse arnaque, il n’y a pas trente six solutions. L’erreur fatale, notamment pour la gauche, serait de considérer que cette montée traduit un « désir du centre ». Ceux qui font aujourd’hui des risettes à l’ancien ministre de Balladur en l’invitant à rejoindre le camp anti-Sarko commettent une faute grossière. Il faut au contraire remettre Bayrou à sa place : à droite, aux côtés de Sarkozy, dont il a partagé les grandes batailles !