François Bayrou a jeté un sacré pavé dans la mare. En fustigeant la proximité de Nicolas Sarkozy et d’autres responsables politiques avec des industriels qui sont aussi des grands patrons de presse, il n’a certes pas fait preuve d’originalité. Depuis des lustres, quelques journaux courageux, quelques marginaux indignés, dénoncent cette insupportable collusion entre les puissants.

 

Dans une démocratie normale, une telle attaque, de la part d’un candidat à l’élection présidentielle, aurait fait la une des journaux mais aussi débat au Parlement. Les hommes et les femmes mis en cause auraient répliqué. Les éditorialistes auraient commenté. Rien de tout cela ne s’est produit.

 

Ignorés par la plupart des quotidiens et des hebdos (à l’exception notable de Marianne qui y consacre un long article) et, évidemment par les télés, les propos du patron de l’UDF n’ont pas non plus inspiré la gauche de gouvernement, pourtant parfois victime de mass medias contrôlés par des groupes acquis aux idées libérales. Ce silence, s’il est regrettable, s’explique simplement : nos élus redoutent d’être « blacklistés » par les patrons de chaîne ou leurs maîtres. On se souvient que le député Julien Dray, porte parole du PS, avait été « interdit d’antenne » pour avoir osé critiqué TF1 !

 

Qui osera rompre le silence ? La majorité des medias sont contrôlés par trois grands entreprises, spécialisées dans le BTP, l’aéronautique ou l’armement, et donc dépendantes des commandes publiques : Bouygues (TF1, Eurosport, LCI), Lagardère (Europe 1, RFM, plusieurs chaînes câblées), Dassault (groupe Le Figaro). Auxquels il faut ajouter le groupe Hachette, qui contrôle presque 300 titres. Les rares « indépendants » doivent quand même des compte à de gros actionnaires (voir Libération et Rothschild). Quant aux medias publics, ils restent très polis avec le pouvoir en place.

 

Sarkozy, qui est pote avec la plupart des dirigeants desdits groupes, n’a pas trop de soucis à se faire, et s’en vante à l’occasion. L’opposition de gauche, elle, sera bien traitée : les « décideurs » se contenteront de choisir un (e) « challenger » pas trop gênant(e) pour leurs intérêts.

 

On pourra toujours nous rétorquer que les medias influent peu sur le vote des Français : le 29 mai 2005, après de mois de matraquage grossier en faveur du « Oui » au référendum, le « Non » l’emportait à plate couture. C’est l’exception qui confirme la règle.

 

Il faut avoir le courage de frapper fort. Une loi anti-concentration est nécessaire. Un dispositif interdisant à une entreprise dépendante des marchés publics de posséder un groupe de presse serait bienvenu. Cela ne suffira pas à faire disparaître les collusions coupables. Mais la démocratie y gagnerait. Ce n’est pas rien !